Les dessins d’Armand Homsi, révélateurs de cette époque.
Le noir, le blanc. Comme l'encre et le papier. La terreur et l'espoir. Les abris et la lumière. Paradoxes. À moins que ce ne soit le contraste de leurs yeux de gamins devenus grands qui racontent dans cette Drôle de guerre les souvenirs de la période allant de 1975 à 1990, sous forme d'anecdotes et faits divers tirés des tiroirs d'archives ou des recoins de leur mémoire. Soit une succession de quatorze histoires (en textes, en images et en illustrations) qui soulignent, sur une centaine de pages, le surréalisme et la violence de la guerre civile libanaise. D'autant plus palpable qu'elle est vue à travers un prisme d'humour, celui de Georges Boustany, Gaby Gemayel, Armand Homsi et André Mégarbané. Quatre acolytes prêts à pointer l'absurdité, les contradictions mais aussi l'espoir dans lesquels baignaient leurs quotidiens de l'époque. En dépit du contexte douloureux, Drôle de guerre fait partie de ces ouvrages souriants, capable de séduire les plus allergiques à la thématique galvaudée de la guerre civile, au risque même de « se sentir étrangement nostalgique de ces moments pourtant pas gais » comme se surprend à déclarer Georges Boustany d'entrée de jeu.
(Pour mémoire : Le Liban, un des rares pays de la région où la caricature est « encore vivante et le restera »)
Pondre le projet
L'accouchement de ce projet n'ira pas de soi car, a priori, rien ne prédestinait les auteurs à mettre leurs professions et leurs vies chargées entre parenthèses pour s'atteler à cette lourde tâche qui a nécessité énormément de recherches. De fait, « dans la vie hors cette aventure » comme s'amusent à dire ces quatre mousquetaires, Georges Boustany travaille dans la gestion de sa plage Lazy B, Gaby Gemayel est banquier et professeur de marketing à l'USJ, Armand Homsi caricaturiste au Nahar et André Mégarbané professeur en génétique. Avec Drôle de guerre et au terme de « nuits blanches, échanges Whats App incessants et travail quasi obsessionnel », le quatuor se lance dans une entreprise laborieuse et excitante, sur une idée proposée au départ par Gaby et Georges. « Cela faisait près d'un quart de siècle que je discutais avec Georges de l'idée d'écrire des anecdotes de guerre et d'en faire un bouquin, se souvient Gemayel, mais ce n'est qu'en décembre dernier qu'on s'y est mis. » Si les deux amis de longue date, accompagnés par André Mégarbané, n'ont pas de mal à nourrir les pages blanches avec des histoires traînant dans les bagages de leurs enfances, ils ont en revanche un peu de difficulté à trouver des visuels pour étayer ce volet romanesque. « Grâce à La guerre du Liban au jour le jour, la page Facebook que j'ai fondée et que j'alimente quotidiennement avec des archives de la guerre, j'avais déjà accès à une base de données assez garnie », explique Georges Boustany, qui cultive depuis son enfance un goût prononcé pour « la recherche, le farfouillage » et qui à sept ans déjà s'amusait à découper des dépêches tirées de journaux. L'Orient-Le Jour se joint ensuite à l'aventure en ouvrant grand les portes de la caverne d'Ali Baba que sont ses archives. Ce n'est que dans un deuxième temps, « comme un témoignage supplémentaire, des histoires à part entière qui viennent se greffer à celles déjà écrites par Gaby et Georges », que le trio fait appel au coup de crayon d'Armand Homsi pour illustrer l'ouvrage. « L'idée m'a séduit, déjà parce que j'avais beaucoup de liberté. Ce projet m'a permis de ressortir quelque chose que j'avais dans le ventre », confie l'illustrateur.
Autobiographie(s)
De ces va-et-vient entre passé et présent, entre, aussi et surtout, des individus foncièrement acharnés « à faire revivre cette période avec sourire plutôt que rancune », naît ce livre d'un genre hybride, qui combine textes, images et dessins, de manière inhabituelle. Un récit autobiographique illustré, qui replonge le lecteur dans des épisodes de la guerre du Liban vue de Beyrouth par des gamins. « Nous conservons toujours des souvenirs extrêmement précis de cette époque », assènent Gaby et Georges d'une même voix. La crise du pain, miracles à l'appel, les nuits blanches dans les abris, les flashs de La Voix du Liban, les barrages sur la route de l'aéroport, les pannes de courant, les miliciens herculéens et les sandwiches qu'on leur roulait, toutes ces images sont relatées avec une feinte désinvolture et un vrai humour. Mais au-delà de ces récits tirés de leur vécu personnel, Drôle de guerre est finalement une autobiographie de tout le monde, de chacun, tant les détails de la guerre civile mentionnés dans cet opus titillent la mémoire collective. En choisissant cependant d'y revenir ainsi, en les adoucissant et les diluant dans un éclat de rire dépouillé et percutant, ce retour au passé est différent, presque plus léger. « Nous avons fait ce bouquin en mémoire de ceux qui sont partis pour que l'on puisse rester. Sans doute pour y infuser ce sens de la vie, cet espoir, malgré tout, qui nous caractérise en tant que Libanais », souligne Armand. Et d'avouer : « Finalement, ce n'était pas aussi noir qu'on le croyait. Les souvenirs, même tristes, sont doux. »
Pour mémoire
Jad el-Khoury, bombeur pacifique

