Nous avons vu la semaine dernière comment, avec trois cent quarante-cinq années d'avance sur Freud, Étienne de La Boétie donne de la foule et de son rapport de « servitude volontaire » au tyran, une description d'une justesse fabuleuse. Lorsque qu'en 1921, dans Psychologie collective et analyse du moi, Freud se penche sur le phénomène de la foule et débouche sur la nécessité du leader pour la faire fonctionner, il rejoint La Boétie dans son insistance sur le rôle du tyran.
À partir de son expérience et de sa théorisation continue de la psychanalyse, une pratique à deux personnes, et pour justifier le saut qu'il fait dans l'analyse collective de la psychologie des foules, il s'appuie sur l'état amoureux et sur l'hypnose.
Dans l'état amoureux, « le moi devient de moins en moins exigeant, de plus en plus modeste, tandis que l'objet devient de plus en plus important, magnifique et précieux ». Dans un abaissement progressif du narcissisme, de l'amour-propre, « l'objet d'amour attire sur lui tout l'amour que le moi vouait à lui-même ». Voilà pourquoi dans l'état amoureux, on peut arriver à un « sacrifice complet du moi ». Freud ajoute que « l'objet absorbe, dévore le moi ». Voilà pourquoi aussi, comme on l'a vu la dernière fois, « Dans l'aveuglément amoureux, on devient criminel sans remords ». Ce qui est reconnu juridiquement dans les cas de « crimes passionnels ».
C'est ce que nous observons dans la foule. Le leader, fort de cette abdication totale de chacun des moi en sa faveur, devient tout-puissant et se comporte comme un tyran qui fait faire ce qu'il veut aux membres de la foule. On ne peut pas ne pas penser à la « Horde primitive ». Dans cette horde primitive, mythe posé par Freud comme la dernière période de la préhistoire, ce qui précède le passage à l'humanité et à l'Histoire, le père de la horde est tout-puissant. Il est la loi, il a droit de vie et de mort sur tous les membres de la horde. Tout lui appartient, femmes, richesses, pouvoir. Il ne donne à ses fils que les restes dont il ne veut plus. Par régression, dont les raisons sont multiples, de nos jours, la foule fonctionne comme une horde primitive. Cette régression peut être due à un effritement de l'État et ou de l'Armée. Les néohordes, soit les milices que nous avons connues dès 1976, se développaient au fur et à mesure que la sécurité du citoyen était menacée. Les chefs de milice se sont retrouvés dans la même position que les pères de la Horde primitive. Donnant aux citoyens la sécurité que ces derniers ne pouvaient plus trouver auprès d'un État absent, les chefs ont été adulés comme l'étaient les pères de la Horde. Ils avaient droit de vie ou de mort sur leurs sujets, ils incarnaient ainsi la loi. Avec la complicité active ou passive, consciente ou inconsciente des citoyens.
Dans l'état amoureux, comme dans la foule, l'Idéal du moi est projeté sur l'Autre.
Dans l'hypnose, « on fait preuve à l'égard de l'hypnotiseur de la même soumission, du même abandon, de la même absence de critique qu'à l'égard de la personne aimée dans l'état amoureux ». Pour Freud, on peut expliquer l'état amoureux par l'hypnose, et la foule aussi. « L'hypnotiseur est pour l'hypnotisé le seul objet digne d'attention, tout le reste ne compte pas. » Les moi sont identifiés les uns aux autres, et la foule entière devient un moi unique.
Comme l'Idéal du moi est chargé de « l'épreuve de réalité », soit l'instance qui apprend à l'être humain la différence entre le fantasme et la réalité, le sujet amoureux, la personne hypnotisée ou la personne dans la foule laissent cette épreuve aux mains de l'objet d'amour, de l'hypnotiseur ou du tyran. Du coup, l'objet d'amour, l'hypnotiseur ou le tyran peuvent amener le sujet amoureux, la personne hypnotisée ou le sujet dans la foule à faire ce qu'ils veulent. À l'exception d'un rapport sexuel. Car, dans ces trois états que nous voyons, la libido est réprimée, ce qui donne encore plus de force à la sujétion induite par l'objet d'amour, l'hypnotiseur ou le tyran. Sauf que dans la foule, du fait de l'instinct grégaire, la conscience morale est ramenée à zéro. Le tyran peut amener la foule à faire ce qu'il veut, il désigne le coupable comme ne faisant pas partie de la foule et comme responsable de tous les maux de la foule. Exactement ce qu'a fait Hitler avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Le juif fut désigné comme le responsable de tous les maux de l'Allemagne et, vu l'aveuglément dans lequel Hitler a réussi à mettre les Allemands, toutes les atrocités étaient permises à l'égard des juifs. Du fait que l'instance critique de la majorité des Allemands, l'Idéal du moi était projeté sur Hitler, tout ce qu'il leur imposait était réalisé.
Il en est ainsi de toutes les sectes et de toutes les foules dirigées par un tyran.
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