Michel Cassir : « C’est l’écho de la poésie qui me fait revenir à Beyrouth. C’est pour moi l’écho de l’enfance, l’écho d’un moment plus pur. »
Comme des fidèles attendent la flamme qui sort miraculeusement du Saint-Sépulcre, Michel Cassir cherche à Beyrouth, tombeau de toutes les espérances, la flamme secrète capable, à partir d'une « étincelle obscure » (lire « d'obscure naissance »), de faire brûler à nouveau dans la capitale libanaise le feu sacré de la poésie.
Ce miracle espéré le ramène régulièrement de Paris, sa ville d'élection, chez nous. « C'est l'écho de la poésie qui me fait revenir à Beyrouth. C'est pour moi l'écho de l'enfance, l'écho d'un moment plus pur », confie-t-il. C'est aussi le fait que sa mère réside au Liban, où lui-même, né au Caire, a grandi avant de se rendre en France. Professeur à l'École nationale de chimie à Paris et directeur d'un laboratoire du CNRS (il travaille sur les piles), Michel Cassir dirige la collection de poésie « Levée d'ancre » chez L'Harmattan qui, avec plus de 80 titres, peut se vanter d'avoir publié quelques grands noms de la poésie francophone contemporaine. La collection a aussi osé la Grèce, ainsi que les rives mystérieuses de l'Asie, avec l'Inde, le Japon et la Chine.
Michel Cassir était à Beyrouth il y a quelques semaines, attiré par le festival SOS Art organisé par Saad Ghosn à l'Unesco, une manifestation passée presque inaperçue. Dans l'immense salle aux fauteuils et rideaux de velours rouge, le public présent à la lecture poétique d'ouverture de la journée culturelle était aussi clairsemé que des rires à un enterrement.
Nous le retrouvons au café de la librairie Antoine, dans les souks de Beyrouth, un endroit qui mérite d'être plus fréquenté, et dans une courte déambulation dans les rues retapées à neuf d'un Beyrouth d'ancienne mémoire.
Michel Cassir, comment diable devient-on directeur de collection de poésie quand on est professeur de chimie à Paris ?
Il y a d'abord la curiosité littéraire (grand sourire candide). Dans ma jeunesse, avec Antoine Boulad, nous étions des sortes d'aventuriers, seuls poètes francophones de notre génération à essayer de faire désespérément des allers-retours vers les poètes arabes, dans l'indifférence réciproque des deux milieux. Mais on s'en fichait. J'ai ensuite voyagé pour des études supérieures en chimie. J'écrivais depuis très jeune. À Paris, j'ai publié. Pour moi, la poésie était une façon d'être qu'il fallait défendre. J'ai toujours eu le double sentiment d'être dans la poésie et de défendre la poésie. Et parce que j'étais mécontent d'un certain nombre de choses, le directeur de L'Harmattan, Denis Priat, m'a dit : « Lance-toi. » Un jour que nous étions en balade à Melun avec Claudia, ma compagne, les mots « Levée d'ancre » nous sont venus. Un peu plus tard, je rencontre Gérard Augustin, qui dirigeait Digraphe, une très belle collection de poésie chez Flammarion. Alain Tasso, qui connaissait Gérard, m'avait dit : « Tiens, je connais quelqu'un, rencontrez-vous. » Ce fut une belle histoire, une belle aventure. Nous avons tous deux dirigé la collection Levée d'ancre. Aujourd'hui, après la mort de Gérard, elle se poursuit en partie par fidélité à cette amitié. Sans son souvenir, je crois que tout se serait arrêté, encore que, avant de cesser d'être éditeur, j'aimerais faire quelque chose pour la poésie libanaise. Je sens que dans l'expressivité libanaise, il y a un secret pour le pays tout entier. Je pense que, quelque part, il y a une sagesse – ou une folie – qui existe dans la littérature, dans l'art, qui, peut-être, contient les clés de problèmes que le pays politique n'arrive pas à résoudre.
C'est beaucoup de travail, directeur de collection ?
Oui, il faut beaucoup lire, mais aussi avoir une petite force de proposition. Je ne vais pas à la recherche des manuscrits. Ceux qui ont vraiment envie d'être publiés dans cette collection m'écrivent. Et puis nous disposons désormais d'un réseau assez étendu dans le monde. Avec Gérard, nous avons également inventé des formules, fait des anthologies...
Comment êtes-vous cotés dans le monde de l'édition ?
Beaucoup moins que ce que nous valons (rires). Je pèse mes mots. Dans l'édition française, c'est tout un jeu de relations sociales, de contacts. C'est une chose très regrettable. Les gens font, finalement, la promotion des personnes qui leur ressemblent... Pour nous, cette approche, c'est la mort de la poésie. C'est l'idée de Levée d'ancre. Le navire lève l'ancre, et ensuite, c'est son aventure. Ceux qui montent à bord montent. Et ceux qui en descendent descendent...
Et si le bateau a envie d'être ivre, il est ivre...
Nous faisons découvrir des gens très différents. Nous n'avons pas publié que des gens qui nous ressemblent... Découvrir les poètes est encore plus mystérieux que l'exercice de l'écriture. Je pense sincèrement que nous avons fait du travail qui compte. Mais ni Gérard Augustin ni moi-même n'avons été très proches des médias. Bernard Noël a apprécié un poète lituanien que nous avions publié. Il a dit : C'est une collection qui ne fait pas assez de bruit. Il dit vrai. Mais nous tablons sur le temps et la qualité. En outre, la collection a rendu possibles des amitiés littéraires, des fidélités littéraires, et c'est le plus beau cadeau que nous avons pu recevoir. Levée d'ancre a créé un nouveau champ magnétique où des poètes dialoguent et confrontent leurs visions poétiques, leurs styles, leurs mystères.
Et puis on a pris des risques. Je crois que dans certaines poésies, comme la poésie grecque, nous sommes devenus un point de référence très important. Nous avons publié de très grands noms de la poésie grecque contemporaine, comme Nanos Valaoritis, dont nous avons publié Mon certificat d'éternité. Nous avons publié une belle anthologie d'une trentaine de poètes grecs contemporains. J'ai essayé de faire la même chose avec le Liban, mais je m'y suis cassé les dents... Certains ne voulaient pas se retrouver dans la même anthologie que d'autres... Peut-être que nul n'est prophète en son pays.
Vous maintenez malgré tout le contact ?
Oui, mais ce n'est pas très facile. Ce qui serait important, c'est qu'il y ait une publication qui soit en même temps l'occasion d'une sorte de fraternisation. C'est comme ça que je conçois la poésie. La vie nous disperse, mais ce qui est authentique en nous finit par avoir un écho, même si c'est dans un petit cercle. Le cercle résonne fortement.
C'est l'écho de la poésie qui me fait revenir à Beyrouth. C'est pour moi l'écho de l'enfance, l'écho d'un moment plus pur. Beyrouth est pour moi une ville rêvée. J'ai des souvenirs de marches sur la corniche, de pêcheurs, d'étincelles sur la mer. Beyrouth est comme ça, elle enivre, et en même temps elle a une force qui me fait presque peur. Beyrouth est aujourd'hui un pays impossible. Ma femme, qui a vécu de petits moments au Liban, a le même sentiment. On est pris par un tourbillon et ce n'est pas que la nourriture. Mais je dirais que c'est un pays qui cache sa générosité, mais qui au fond est généreux, et la poésie fait partie de cette générosité. Sans forcer le ton, car en poésie, on ne force pas le ton, je pense que c'est une terre de poésie. Je pense que le choc du matérialisme du Liban provoque d'autant plus de force de la poésie. Dans le monde actuel, les gens disent que la poésie est morte. La poésie ne mourra jamais. C'est une nécessité absolue de l'homme. Et d'autant plus à une époque où tout semble prémâché, synthétique. Je pense que la poésie est encore plus utile que le pain. Pas avant le pain, il ne faut pas exagérer... Malgré toutes les tares (du Liban), il y a encore l'acte pur. Qu'on peut retrouver chez des moines, des gens ordinaires, des pêcheurs de Tyr qui, de rien du tout, te font une table extraordinaire, une amitié, c'est curieux. « C'est ce Liban-là qui fait que le Liban tient. »
Pour mémoire
Michel Cassir, guetteur de l’espace-temps


AUJOURD,HUI SUR SON CHEVET L,HYSTERIE ET LA SHIZOPHRENIE DECLAMENT JOUR ET NUIT LEURS LUGUBRES LITANIES...
16 h 26, le 22 avril 2016