Marcher en ce printemps précoce. Quand la fonte des neiges sur les cimes environnantes nimbe la ville d'une brume légère et l'estompe sous le soleil pourtant ragaillardi. Place des Martyrs, le socle des agonisants portés en gloire par on ne sait quelle allégorie est barbouillé à la peinture rouge de slogans confus. Le petit square qui l'entoure, fruit d'une ultime tentative de conférer à Beyrouth un semblant d'ordre, a été entièrement vandalisé dans la même note, et empeste l'urine par-dessus le marché. Tout autour, des monticules de bouteilles en plastique déposées là à dessein par des protestataires paradoxalement révoltés contre la crise des ordures parachève un décor qu'avec un peu d'imagination on pourrait rendre encore plus répugnant. Quelques façades intactes laissent penser qu'il y a de la marge pour une prochaine fois. Ici et là, des buissons de barbelés font à Beyrouth une couronne d'épines. Visiblement, la révolte contre l'impéritie et la corruption s'est muée une fois de plus en acharnement contre la capitale elle-même, son corps et son esprit. On se prend à songer à la violence que ne cesse d'inspirer cette ville pourtant douce. Bombardée, plastiquée, souillée, défigurée, éviscérée, labourée, rasée, écartelée depuis des années... quoi d'autre ? On lui aura tout infligé. Il ne resterait plus qu'à la jeter à la mer, ce qui serait déjà fait si c'était possible.
Comment expliquer tant de haine sinon par la difficulté croissante de cohabiter sur ce territoire exigu, instable, de moins en moins hospitalier, mal aménagé, mal géré, mal desservi et pourtant onéreux malgré un désamour croissant. Beyrouth, comme presque toutes les villes du Liban, n'a pas, ou alors peu, de lieux communs. Rares sont, à part la corniche du bord de mer, les territoires neutres où les gens peuvent vivre côte à côte un temps de loisir. La forêt de pins, unique espace vert, mais de dimension respectable, est mystérieusement inaccessible. Marqués au fer communautaire depuis la guerre, les quartiers se replient sur eux-mêmes. Élevés dans la méfiance de l'autre, et puis pas élevés du tout, frustrés par cette cité qui ne les prend pas en compte et se comporte comme une propriété privée, les jeunes chômeurs se transforment en racaille. Leur comportement agressif, voire primitif et initiatique, est exacerbé par le cloisonnement de la ville : « Ils ont tué mon fils dans mon quartier, dans ma région », pleurait il y a quelques jours le père de Marcelino. Mon, ma. Les sentiments hostiles sont décuplés, de part et d'autre. Tant pour ceux qui rejettent et qui ont peur, que pour ceux qui sont exclus et qui n'ont rien à perdre. Beyrouth était une ville sûre tant que les gens y avaient des attaches, des relations, des référents, tant que la solidarité y jouait un rôle. Transformée en mégalopole avec sa constellation d'îlots, vidée de ses anciens habitants avec la réforme des loyers, hantée par un nombre croissant de réfugiés sans perspective, il y a peu de chances qu'elle parvienne à garder son âme.
Entre deux tours absurdement érigées sur une ruelle, tout à coup, du fond de l'impasse, vous parvient un parfum oublié. Fleur d'oranger. Un bigaradier fossile, un miraculé des pelleteuses vit son printemps tout seul à l'abri d'une muraille. C'est rien, c'est le vent.


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Exclus, ils n'ont rien à perdre!... Sous-développement, misère, pauvreté, individualisme aveugle! Avant d'analyser les conséquences, ne faudrait-il pas d'abord chercher les causes? Mme. Fifi, je partage votre triste description de cette ville qui ressemblait à une beauté innée, mais je n'ai plus de compassion envers ceux qui l'ont défigurée. Ils devraient être nommés et jugés. Ils ont arraché le corps et l'âme de Beyrouth.
22 h 04, le 03 mars 2016