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Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

Heureusement, Salomon n’était pas libanais !

Tout d'un coup, une chape noire obscurcit votre horizon, vous avez beau scruter le loin, tendre le cou jusqu'à vous échiner, vous ne voyez rien venir sauf cet étrange nuage sombre qui vous enveloppe, mine vos forces, réduit votre courage, annihile vos sens, sape votre volonté et vous jette tel un ballot à terre. C'est beaucoup plus qu'un abattement, un peu moins que la mort me dit cet étrange personnage qu'on m'a présenté comme le summum du savoir, la quintessence de l'éducation, lors d'une conférence sur le réchauffement climatique, son incidence sur les déchets, le comportement humain, les réactions politiques, écologiques et naturelles.
Beaucoup de personnes sont fragilisées par des situations qui les dépassent. Incapables d'agir, de réagir, d'esquisser le moindre mouvement, prononcer le plus petit des mots, pour éloigner ces maux qui réduisent votre personne à sa plus simple expression, une loque humaine tapie dans son coin à ressasser ses malheurs. Vous n'avez prise sur rien, vous avez beau vous insurger face au désopilant spectacle qui vous est imposé, vous pouvez utiliser tous les subterfuges pour ne pas regarder, voir, observer les gesticulations maladroites, fermer vos oreilles aux inepties prononcées à l'emporte-pièce, peine perdue, vous n'y échapperez pas.
Que vous le vouliez ou non, le spectacle vous le verrez, les discours vous les entendrez. Ce n'est ni par curiosité ni par sadisme, mais assurément par masochisme, me dit ce doctorant dont les diplômes en politologie avancée couvrent entièrement un pan du mur du salon de sa maison qui lui sert également de bureau, où par soif de curiosité je me suis fait inviter. Il les a glanés dans des universités aux noms prestigieux un peu partout de par le monde où il a bourlingué, tutoyant les grands de la planète, son carnet d'adresses bourré de cartes de visite en faisant foi. Il a semble-t-il traîné sa bosse de forums en conférences internationales courant derrière je ne sais quelle utopie.
Il a tellement étudié, entrepris des recherches approfondies, travaillé sur des sujets d'actualité, que de moi à vous je le suspecte d'avoir quelque part un peu perdu la boule, sinon complètement déraillé. Vous lui demandez comment ça va et il vous sort des thèses et des antithèses analysant chaque mot que vous avez prononcé. Les érudits, c'est comme ça. D'une intelligence surprenante, taciturnes, renfrognés, le sourcil froncé, le cheveu hirsute, mal rasés, vêtus à la va-vite, en général mal fagotés, leur aspect extérieur leur importe peu. C'est ce qui bout dans leur crane qui prime, leurs yeux pétillent, tandis que leurs lèvres vous assènent dans un silence assourdissant des vérités basées sur des analyses que vous appréhendez d'entendre.
L'achalandage hétéroclite de gros bouquins derrière lui, une bibliothèque branlante farcie d'épais livres poussiéreux, des papiers disséminés un peu partout sur son bureau et les tables basses de la pièce, des extraits de publications internationales, des documents en anglais, français et même en espagnol, mis bien en évidence portant sa signature, plaident en faveur de sa bonne santé mentale. Sinon les sofas surannés aux bras élimés par le temps, la lumière changeante qui nous baigne due au poste de télévision resté allumé, les cendriers débordant de mégots dont certains tombés sans doute encore allumés sur les tapis qui en gardent la trace, sa voix fluette hachurée de petits toussotements, les tics qui des fois le prennent donnant à son comportement l'allure d'un pantin, il aurait été tout bon pour la camisole de force. D'un coup, notre bonhomme s'anime, la télé diffuse en direct la conférence de presse d'un politicien. Notre ami hurle comme un forcené, j'en suis à ma troisième cet après-midi, ils nous gavent ces gens. N'empêche qu'il hausse le son pour écouter, heureusement le conférencier nous l'a fait courte celle-là, me dit-il, le précédent a parlé une heure pour ne rien dire. Nous avons quand même droit à voir une belle brochette de personnages, députés, ministres, responsables, directeurs généraux, hommes d'affaires, dirigeants d'entreprises, se bousculant pour approcher obséquieusement l'homme du moment, accrocher son auguste regard, comme pour implorer sa bienveillance, sa bénédiction.
Et notre érudit déjanté, encore plus allumé, de fulminer à l'adresse du politicien que la télévision nous montre toujours: «Moi monsieur, je suis avant toute autre considération libanais. Mon allégeance je la réserve à mon pays!» Il se recroqueville sur son siège comme un fœtus, prend sa tête entre les mains, commence à soliloquer une chansonnette de son cru: «Mon pauvre pays, on t'a coupé en deux, l'un veut faire la guerre, l'autre de l'argent, personne ne t'aime pour ton ciel, ta beauté, ta verdure, ton histoire, ta nature, ton peuple, pour ce que tu es, mais pour combien ta vente leur rapporte.» Et d'ajouter en bondissant comme un diablotin au milieu de la pièce: «Heureusement que Salomon n'était pas libanais, il aurait fait couper l'enfant en deux!»
L'érudition, comme la folie, a des fois du bon sens.

Georges TYAN

Tout d'un coup, une chape noire obscurcit votre horizon, vous avez beau scruter le loin, tendre le cou jusqu'à vous échiner, vous ne voyez rien venir sauf cet étrange nuage sombre qui vous enveloppe, mine vos forces, réduit votre courage, annihile vos sens, sape votre volonté et vous jette tel un ballot à terre. C'est beaucoup plus qu'un abattement, un peu moins que la mort me dit cet étrange personnage qu'on m'a présenté comme le summum du savoir, la quintessence de l'éducation, lors d'une conférence sur le réchauffement climatique, son incidence sur les déchets, le comportement humain, les réactions politiques, écologiques et naturelles.Beaucoup de personnes sont fragilisées par des situations qui les dépassent. Incapables d'agir, de réagir, d'esquisser le moindre mouvement, prononcer le plus petit des mots, pour...
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