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Culture - Exposition

Et si Beyrouth était une armée ?

Dans sa dernière installation, présentée à la galerie Sfeir-Semler, l'artiste conceptuel Marwan Rechmaoui imagine la capitale libanaise sous forme d'une armée... divisée sous différents blasons et bannières.

Une installation tout en blasons et fanions aux liens secrets à déchiffrer...

Et si Beyrouth était une armée? Elle serait disloquée, présume Marwan Rechmaoui. Partagée entre ses 59 officiers, qui sont en fait ses 59 secteurs, en autant de légions rivales composées chacune d'une multitude de « rues-soldats ». Partant d'un tel postulat, comment faire pour que cette armée, cette ville, soit un jour véritablement réunifiée? C'est de ce questionnement – adressé aussi et surtout au public – qu'est née l'installation qu'il présente à la galerie Sfeir-Semler, jusqu'au 7 mai.
La guerre du Liban et ses suites sans fin ont généré chez beaucoup d'artistes libanais une pratique artistique contemporaine qui interroge les problématiques locales. Dans ce registre, cet artiste – d'origine palestinienne, mais né au Liban en 1964 – a choisi son champ d'investigation: l'exploration des territoires géographiques et sociaux de Beyrouth, avec leurs clivages, leurs fluctuations, leurs reconfigurations et leurs influences réciproques.

À l'assaut des clivages...
Scrutant, depuis le début des années 2000, l'impact de l'histoire troublée de cette ville sur la vie quotidienne de ses habitants, Marwan Rechmaoui poursuit donc, sous des formes et techniques variées, un travail cohérent et continu, dont nombre de pièces font désormais partie des collections de la Tate Modern et de la Saatchi Gallery à Londres ainsi que de la Sharjah Art Foundation (voir cadre ci-dessous).
Certains se souviennent peut-être de sa fameuse installation Beyrouth-caoutchouc réalisée en 2004. Une carte de la ville à grande échelle et en gomme noire segmentée en 60 pièces individuelles délimitant les différents quartiers de la ville. À travers cet exercice, il tentait d'alerter les spectateurs sur l'émergence de nouvelles lignes de démarcation. Dix ans plus tard, il revient sur le sujet. En le creusant encore plus pour essayer de saisir « les causes profondes de ces divisions persistantes au Liban. Et que l'on retrouve de manière concentrée au sein de sa capitale».
«Pour trouver les causes des discordes, il fallait essayer de revenir à ce qui constitue Beyrouth. J'ai donc pensé qu'en déconstruisant sa configuration sociogéographique, je pourrais trouver des éléments de réponse», indique-t-il.
Et il le fait au moyen d'une installation composée de 59 blasons en métal ceinturant tout un pan de mur de la galerie et de près de 400 fanions colorés et brodés de sigles, du nom de quartiers beyrouthins ou encore de bâtiments de références (Hôtel-Dieu, Banque du Liban, Chevrolet...) suspendus au plafond.

Déambuler dans une ville défragmentée
Intitulée Fortress In a Corner, Bishop Takes Over (Forteresse dans un coin, l'évêque prend le relais), l'œuvre évoque bien sûr un Beyrouth défragmenté et interpelle par un visuel fort. Mais il faut y déambuler et jouer à deviner les liens, a priori énigmatiques ou secrets, entre les différents emblèmes des blasons et des drapeaux.
«Il faut imaginer, en fait, que chaque blason, qui représente l'un des 59 secteurs de la ville, est un officier. Et qu'il dirige toute une légion de fanions aux noms des diverses rues (Barbir, Spears, place Sassine...) qui sont les soldats», explique l'artiste.
«Ce projet me trottait en tête depuis 2006», poursuit-il. «Je l'avais entamé cette année-là par des recherches et des lectures sur l'histoire du pays. En remontant jusqu'au XIXe siècle, j'avais découvert l'origine de la dénomination de plusieurs secteurs de Beyrouth. Chaque nom de quartier désigne en fait sa caractéristique dominante. Et j'en ai recensé cinq: architecturale (Mathaf, par exemple), sectaire (quartier des Jésuites ou Mar Élias), patronymique (Kantari ou Bab Idriss), végétale (Zeintouné ou el-Horsh) ou encore géographique (Tallet el-Khayat, Ras al-Nabe3...). En essayant de comprendre la composition de cette ville, les façons dont elle est manipulée par des forces religieuses, économiques, politiques et sociales, peut-être arriverons-nous à rétablir les liens entre ses habitants», espère Marwan Rechmaoui. Lequel offre, une fois de plus, à travers son art, un éclairage permettant une lecture alternative de l'histoire contemporaine de la ville.


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Les spectres de la guerre

Très concerné – « avec une certaine mélancolie », dit-il – par la dynamique de l'espace urbain, sa transformation à travers le temps, la démographie et le flux des migrations, Marwan Rechmaoui a une prédilection pour Beyrouth, qui reste à la source de son inspiration, de sa réflexion et de son art.
Parmi les œuvres-phares de cet artiste plasticien: « A Monument for a Living », reproduction de la tour Murr, symbole par excellence des années de conflits. Et « Spectre » (2006), une réplique en parpaings de l'immeuble Yaacoubian, où il a vécu avant que cette bâtisse moderniste ne soit évacuée et désertée, devenant à ses yeux une pièce emblématique des changements de populations qui ont eu lieu dans les périodes de guerre et d'après-guerre.

 

*La Quarantaine, immeuble Tannous pour les métaux, 4e étage. Horaires d'ouverture : du mardi au samedi, de 11h à 18h. Tél. : 01/566550.

 

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