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Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

La grandeur des folies

Photos avec grandeur folies

Perdu de vue depuis nos années du baccalauréat, ce camarade de classe revient d'Inde où il a passé les trois quarts de sa vie. Sourire aux lèvres, mains jointes, il se déplace d'un pas lent, posé, s'exprime à basse voix, comme dans une confidence, d'un calme serein, l'esprit reposé, le cheveu hirsute, la barbe en broussailles. Sa tenue à l'indienne détone avec les costumes cravates des quelques amis réunis à la hâte pour cette rencontre surprise.
Photos à l'appui, il remonte le temps de son coup de tête, son départ inopiné pour l'Angleterre dans une école d'humanisme, sa rencontre avec une belle Indienne dont curieusement il ne nous dit pas le nom, il en tombe amoureux, la suit dans son pays, son père l'un des derniers grands maharajahs le prend sous son aile, il en devient le conseiller.
La fortune lui sourit, il mène la vie des mille et une nuits dans un palais d'une centaine de chambres, régnant en maître par la volonté de son beau-père sur la population d'une région plus grande même que notre pays. Il paraît qu'en Inde ce genre de système tribal existe toujours dans les contrées éloignées de la capitale.
L'audience est subjuguée, je perçois çà et là quelques soupirs de regret, le regard lointain, l'imagination qui galope sur les volutes de la fumée de nos cigares bien dodus. Nous sommes je ne sais où en Inde, voguant dans le nirvana de la belle vie au son d'une cithare lascive, de belles jeunes filles en sari aux couleurs chatoyantes ondulant devant les poufs cousus d'or où nous sommes vautrés. Ah si nous avions su, nous t'aurions suivi.
Et le voyage continue, les promenades à dos d'éléphant, la jungle, les bijoux, les émeraudes, les rivières de rubis, les incroyables festivités. Les photos se succèdent l'une après l'autre, certaines sont en noir et blanc, nos yeux leur donnent les couleurs. L'immense palais, l'esplanade qui grouille de monde, le beau-père indien dont toute la population semble religieusement vénérer la barbe blanche et le port altier.
Puis tout à coup au détour d'une image, un bûcher, des femmes en larmes, des gens en pleurs, notre copain de classe a du mal à retenir un petit hoquet, sa gorge se noue, la nôtre aussi. Son monde s'effondre, nos rêves abruptement s'arrêtent, notre escapade indienne se termine sur la photo d'un palais délabré, les mauvaises herbes ont envahi l'esplanade où vaquent quelques vaches maigres et squelettiques.
Le vieux maharajah s'en est allé rendre des comptes à ses dieux, son fils lui a succédé. Éduqué dans les meilleures institutions britanniques, puissance mandataire que feu son père, avant lui le père de son père, ont bien connu et fréquenté. C'était une tradition dans cette famille atavique s'il en est, où le roi est mort, vive le roi.
Après avoir gentiment débuté son règne sur une population enthousiasmée par sa jeunesse, sa culture, même sa beauté, nous en avons vu quelques photos, le jeune maharajah, raconte notre ami, a commencé à percevoir les choses sous un angle diamétralement opposé à celui de feu son père, au lieu d'en chausser les babouches indiennes et continuer son chemin avec, il les a jetées au feu. Il avait déjà un nom, mais sans doute nous confie amer notre ami, voulait-il aussi se faire rapidement un prénom.
C'est ainsi que mon jeune beau-frère, le nouveau maharaja, pris de je ne sais quelle lubie, sans doute du fait de son éducation poussée dans les collèges de renom anglais, fort d'un vernis de démocratie, a trouvé bon de nommer à ses côtés six ou sept administrateurs quasi plénipotentiaires, dont moi-même, liens de sang obligent.
Et de continuer : chers amis je vous passerai les crocs-en-jambe, les malveillances, les ignominies, les petites guerres intestines qui ont eu lieu du fait de la jalousie, la rivalité morbide entre ces tristes personnages. On dirait qu'une sorte de folle folie s'est emparée de ces gens-là, sans que dans sa grandeur, mon beau-frère n'y prenne garde.
De la tour où il s'était confiné il fut aveugle aux vols, larcins et autres malversations. Plus dur encore, devenu aphone, il n'entendait même plus ses administrés geindre sous le poids des taxes qu'en son nom on leur imposait. Il se reposait sur les rapports lénifiants, voire apaisants que sa cour lui faisait remonter, tant et si bien qu'il n'a pas remarqué la fin de sa dynastie arriver à grands pas.
Les castes en Inde, ajoute notre condisciple, sont un vrai brûlot. Tout le monde en veut à votre fortune, les jaloux sont légion, les envieux aussi, sans compter l'État central qui lorgne d'un œil mécontent vos prérogatives ancestrales et tente par tous les moyens d'y mettre un terme.
Quand la tête devient plus lourde que le corps, c'est un peu comme dans une armée, quand les généraux sont plus nombreux que les soldats, il ne faut pas s'attendre à des miracles sur le champ de bataille.

Perdu de vue depuis nos années du baccalauréat, ce camarade de classe revient d'Inde où il a passé les trois quarts de sa vie. Sourire aux lèvres, mains jointes, il se déplace d'un pas lent, posé, s'exprime à basse voix, comme dans une confidence, d'un calme serein, l'esprit reposé, le cheveu hirsute, la barbe en broussailles. Sa tenue à l'indienne détone avec les costumes cravates des quelques amis réunis à la hâte pour cette rencontre surprise.Photos à l'appui, il remonte le temps de son coup de tête, son départ inopiné pour l'Angleterre dans une école d'humanisme, sa rencontre avec une belle Indienne dont curieusement il ne nous dit pas le nom, il en tombe amoureux, la suit dans son pays, son père l'un des derniers grands maharajahs le prend sous son aile, il en devient le conseiller.La fortune lui sourit, il mène...
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