Formation

Gina Abou Fadel Saad : Traduire, c’est apprendre le respect de la différence

L'École des traducteurs et d'interprètes de Beyrouth, qui vient de souffler ses trente-cinq ans, a reçu au mois de novembre le prestigieux Prix international Gerardo de Cremona. Entretien avec Gina Abou Fadel Saad, directrice de l'Etib.

Gina Abou Fadel Saad, directrice de l’Etib.

Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de l'historique de l'Etib ?
L'Etib a été fondée en 1980 par deux pères jésuites, Roland Meynet et René Chamussy. Dans un pays où le traducteur ne jouissait d'aucune reconnaissance vu que tout un chacun était au moins bilingue et se prenait par conséquent pour un traducteur potentiel, cette initiative était plus que risquée. Par ailleurs, il n'y avait au Liban et dans la région aucune école de traducteurs et d'interprètes. L'Etib naissait donc d'un rêve et répondait à un besoin. Il a fallu cependant de longues années de travail et de persévérance pour changer les mentalités et faire comprendre aux gens que la traduction était bel et bien une profession, que la maîtrise de deux langues au moins était indispensable mais pas suffisante et que tout traducteur digne de ce nom était censé passer par une formation académique. Les directeurs qui se sont succédé à la tête de l'Etib (les pères Meynet et Chamussy, ainsi que les professeurs Jarjoura Hardane et Henri Awaiss) ont tous œuvré dans ce sens, construisant un cursus cohérent où pratique et théorie s'articulent pour assurer aux apprentis traducteurs et interprètes toutes les compétences requises pour l'exercice de leur métier.
Quel bilan tirez-vous des 35 ans d'existence de l'Etib ?
En 35 ans, l'École a acquis une reconnaissance internationale. Déjà en 1999, elle était devenue membre de la Conférence permanente internationale des instituts universitaires de traduction et d'interprétation (Ciuti), cette assemblée qui n'admet, après évaluation, que les meilleures institutions académiques, celles qui répondent à ses critères de haut standard. L'Etib est également la seule école au Liban ayant signé des conventions de partenariat avec l'Onu, le Parlement européen, la FAO et le Tribunal spécial pour le Liban, lui permettant de bénéficier pour ses étudiants de formations en visioconférence et de stages d'immersion dans ces organismes. Par ailleurs, la convention qui la lie à l'Institut supérieur d'interprétation et de traduction (Isit), rattaché à l'Institut catholique de Paris, permet à ses étudiants de préparer un double diplôme. C'est ainsi que deux étudiantes, Emma Khoury et Ghina Achkar, ayant effectué leur première année de master à l'Etib et leur seconde année à l'Isit, ont récemment obtenu un double master Etib-Isit. Ajoutons à cela que les efforts de l'Etib ont été récompensés en novembre 2015 par le Prix international Gerardo de Cremona. Un jury formé de représentants de l'Université Castilla-La Mancha, de la mairie de Cremona, de la Fondation Anna Lindh et du Programme MED 21 a voté à l'unanimité pour l'Etib comme étant la meilleure institution du sud de la Méditerranée œuvrant pour la promotion de la traduction.
Sur un autre plan, l'Etib est fière d'avoir formé tout au long de ses 35 ans d'existence plus de 800 traducteurs et interprètes qui se sont disséminés partout dans le monde, ayant été embauchés par des organisations et des entreprises locales, régionales et internationales. Elle peut également tirer satisfaction de ses 33 ouvrages traductologiques, publiés dans sa collection Sources-Cibles et qui reflètent le cheminement réflexif qu'elle a effectué à travers ses colloques internationaux et les thèses de ses doctorants. Il faut dire que l'Etib est la première école dans le monde arabe ayant forgé en arabe la terminologie de la traduction et de la traductologie, cette science qui étudie le processus de traduction, et ayant publié des ouvrages traductologiques en langue arabe.

Quels projets pour l'avenir ?
Nous garderons l'œil sur l'évolution du marché du travail et continuerons à ajuster le tir et à orienter notre formation dans le bon sens. Nous savons maintenant que l'anglais est de plus en plus demandé et que les étudiants proviennent de plus en plus d'une éducation scolaire anglophone. Sans perdre l'identité francophone qui est celle de l'USJ, nous sommes amenés à nous concentrer davantage sur l'anglais et à lui faire une plus grande part dans nos enseignements. Nous savons aussi que l'Onu recherche des traducteurs et des interprètes arabophones pour remplacer ses employés qui vont progressivement à la retraite. Nous nous sommes donc engagés dans la formation de traducteurs et d'interprètes aptes à répondre à ces demandes spécifiques.
Par ailleurs, nous nous ouvrons sur les étudiants des autres pays arabes. C'est ainsi que notre proposition d'un master de traduction vient tout juste de recevoir l'accréditation du ministère de l'Éducation des Émirats arabes unis. Nous œuvrons actuellement à mettre ce master en application au sein de la branche de l'USJ à Dubaï, où nous pensons pouvoir commencer les enseignements au mois de mars prochain. Je tiens ici à saluer l'heureuse initiative de notre recteur, le Pr Salim Daccache s.j., qui a pressenti ce besoin aux EAU et nous a incités à préparer ce projet. Ajoutons à ceci que l'excellente réputation de nos diplômés partout dans le monde mais particulièrement dans les pays du Golfe a fait que nous avons été sollicités pour assurer la formation intensive à distance de jeunes traductrices saoudiennes. Ce projet est actuellement en cours de préparation.

À votre avis, quel rôle le traducteur peut-il jouer de nos jours ?
Dans un monde où la violence fait taire la parole, où l'intolérance coupe court à toute communication, le traducteur a plus que jamais un rôle primordial à jouer, lui qui, par excellence, est le porteur de la parole d'autrui, l'incarnation du respect de cet autre dont il est emmené à véhiculer la pensée. Je me prends parfois à rêver d'une société où chacun apprendrait à traduire, car traduire c'est apprendre le respect de la différence, c'est apprendre que l'autre, loin de détruire mon identité et de gommer mon existence, les enrichit et les fait évoluer pour que le monde entier sorte de l'incompréhension et de la babélisation et devienne meilleur. Il est grand temps pour nos sociétés de voir le verbe refleurir et la violence se faner. Il est temps que la beauté de la communication interculturelle triomphe sur la laideur de l'isolationnisme et de l'endoctrinement extrémiste.

Pour en savoir plus sur les formations offertes à l'Etib et les modalités d'inscription : http ://www.etib.usj.edu.lb/


Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de l'historique de l'Etib ?
L'Etib a été fondée en 1980 par deux pères jésuites, Roland Meynet et René Chamussy. Dans un pays où le traducteur ne jouissait d'aucune reconnaissance vu que tout un chacun était au moins bilingue et se prenait par conséquent pour un traducteur potentiel, cette initiative était plus que...

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