Le professeur Alain Reyniers lors de sa conférence à l’UA sur « Les fondements théoriques de la communication interculturelle : avancées, déceptions et ouvertures ».
Comment définissez-vous l'interculturel ?
Je dirais c'est le fait que deux personnes ou deux groupes humains entrent en interaction et négocient des significations communes pour pouvoir se comprendre et marcher ensemble. Mais pour cela il faut que les deux côtés de la relation s'ouvrent l'une à l'autre. L'ouverture aux autres civilisations, sociétés, philosophies, etc. doit se faire sans se perdre, et c'est le grand problème auquel nous sommes confrontés en ce moment et pour lequel l'histoire du monde ne nous a pas encore appris comment faire.
L'interculturel est-il un rêve d'anthropologue ou est-ce une réalité concrète ?
La conceptualisation de l'interculturel est probablement liée à un rêve, celui de pouvoir comprendre les choses et éventuellement de les améliorer. Mais c'est avant tout une réalité humaine : car dès qu'on interfère les uns avec les autres, on est forcément dans l'interculturel. Nous sommes tous liés à des êtres et des groupes différents, à des expériences et des croyances différentes, d'où la nécessité de se rencontrer sinon on est condamné à être isolés. Mais cette réalité souvent liée à des préjugés, à des stéréotypes, est difficile à maîtriser. Rien n'est donné d'avance.
Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre longue expérience dans ce domaine ?
En tant qu'anthropologue, j'ai travaillé dans divers endroits, en Afrique du Nord, en Europe et plus particulièrement sur une population peu appréciée par les Européens, la population tzigane. On peut être fasciné par leur image, mais celle-ci est, le plus souvent, liée à des stéréotypes négatifs : paresseux, voleurs, peu crédibles... En Europe on a voulu les éliminer depuis plus de 600 ans, mais ils sont toujours là et constituent entre 9 et 13 millions de personnes. Une bonne moitié d'entre eux vit dans la pauvreté, mais l'autre petite moitié est dans le commerce, l'artisanat, la musique, la danse, le cirque. Donc si on veut bien regarder l'autre, on perçoit le positif.
Quels sont vos centres d'intérêt actuels ?
En ce moment, je m'intéresse particulièrement à l'anthropologie de la mémoire qui consiste à reconnaître dans certains lieux, symboles et signes, une référence, des racines, et à se ressourcer par rapport à tous ces éléments, d'autant plus que des civilisations différentes peuvent se référer à un même lieu, plutôt que de se le disputer. La mémoire est passionnante à étudier car il y a des choses que l'on retient, d'autres que l'on oublie et pour pallier l'oubli on invente des choses. Je suis en particulier intéressé par un lieu de mémoire méditerranéen en rapport avec l'histoire du Liban : Carthage en Tunisie.
Vous croyez en cette identité méditerranéenne ?
Oui, absolument ! Les Phéniciens ont été vers la Méditerranée et au-delà du commerce y ont répandu l'alphabet, le travail de l'ivoire... Les Grecs et les Romains se sont imposés par la Méditerranée. La confrontation entre le monde chrétien et musulman s'y est faite aussi. Il y a des paysages du Liban qui rappellent la Corse ou la Grèce. Quand on est de la Méditerranée on est chez soi partout. Oui la Mare nostrum est un potentiel formidable à faire fructifier, elle constitue un réel pôle de négociations entre le monde occidental et le monde nord-africain et arabo-musulman dans leurs diversités respectives, et un lieu idéal de croisement interculturel.
Le Liban est défini comme une société multiculturelle. L'est-il vraiment à votre avis ?
J'aurai la modestie de dire que je connais peu de choses du Liban que je visite pour la première fois. Je suis fasciné par son expérience et je souhaite qu'elle se développe. Le Liban pour le Proche-Orient, c'est un peu la Belgique pour l'Europe occidentale. Nous sommes tous deux constitués de communautés : confessionnelles pour le Liban, linguistiques pour la Belgique avec les difficultés inhérentes. Car à partir du moment où l'on assigne à ces communautés un territoire précis, le risque est grand qu'elles se développent en autonomie. Il faut donc que les gens se reconnaissent mutuellement les uns et les autres, s'épanouissent sereinement, et en même temps il faut éviter l'écueil de développer un Liban qui soit celui de l'un à l'exclusion de celui de l'autre. C'est une responsabilité collective qui incombe à tous ceux qui sont engagés dans la vie publique en vue d'intégrer la diversité libanaise dans leurs réflexions pour la maintenir et l'enrichir.
L'interculturel est-il un rêve d'anthropologue ou est-ce une réalité concrète ?La conceptualisation de l'interculturel est probablement liée à un rêve, celui de pouvoir comprendre les choses et éventuellement de les améliorer. Mais c'est avant tout une réalité humaine : car...

