Tatiana Chahine, Stéphanie Issa et Mohammad Khamis ont créé un ensemble de modules interconnectés, dédiés à l’abri, à la cuisine, aux soins et à la vie communautaire, en réponse aux situations d’urgence.
À l’issue de plusieurs phases d’évaluation et de processus de sélection compétitifs à l’interne, cinq étudiants issus des écoles d’architecture, d’urbanisme, du design et d’architecture d’intérieur de l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), ont été sélectionnés pour leurs projets qui abordaient les notions de mémoire, de résilience, de mobilité et de futur du design centré sur l’humain. Dans le cadre du projet UNFOLD développé en collaboration avec Domus Academy, un seul projet « TOGETHERNESS (Bayt ‘A Doulab) – House on Wheels » présenté par Tatiana Chahine, Stéphanie Issa et Mohammad Khamis, trois étudiants en urbanisme, a été retenu. Ce projet a été suivi par Zareh Sarabian, directeur de la section design de produit de l’ALBA. Quant à l’exposition Interdependence 26 organisée par l’université Politecnico di Milano (POLIMI), ce sont deux projets qui ont retenu l’attention des jurys : celui de Charbel Akiki, étudiant à l’École d’architecture qui a présenté le projet R.A.W : Ruin As Witness (ruines comme témoin), et le projet de Judy AlMasri, ancienne étudiante en licence de design produit à l’ALBA, qui a présenté le projet ĀM, « la machine à tisser qui retisse les morts à la vie ».
Le projet de Charbel Akiki, R.A.W : Ruin As Witness (ruines comme témoin), présenté dans le cadre de l’exposition Interdependence 26, est un dispositif architectural expérimental construit à partir des gravats de Beyrouth.
« Placée sous le thème de la licence ‘‘Re-Birth’’, cette édition proposait d’explorer les futurs possibles émergeant des réalités extrêmes, en considérant les situations de crises, non comme des fins, mais comme des catalyseurs de transformation ou d’adaptation », explique Kareen Andraos, designer et coordinatrice de la licence en design de produit à l’ALBA. « Mais le plus terrible, c’est que la plupart de ces étudiants considéraient, dans leur projet, le futur comme une dystopie, un monde morbide, déstabilisant, certainement influencés par cette guerre et la situation qu’ils vivent aujourd’hui au Liban », relève-t-elle encore, précisant que tous ces projets avaient été lancés pendant la dernière guerre qui avait ravagé le pays, où chaque étudiant devait présenter son vécu et son expérience par rapport à cette guerre.« TOGETHERNESS (Bayt ‘A Doulab) – House on Wheels » présenté dans le cadre du projet UNFOLD, est un système architectural et urbain mobile conçu en réponse aux situations de guerre et aux scénarios d’évacuation d’urgence au Liban. Répondant à la thématique du projet, Tatiana Chahine, Stéphanie Issa et Mohammad Khamis ont créé un ensemble de modules interconnectés, dédiés à l’abri, à la cuisine, au soin et à la vie communautaire. Inspiré de la typologie de la maison libanaise à hall central, avec ses moucharrabiya et ses claustras, le projet réinterprète l’espace domestique à travers des notions de dignité, de proximité, d’adaptabilité et de résilience collective. « L’exemple de cette caravane mobile est très intéressant, dans la mesure où elle montre que derrière ce chaos existe quelque chose de plus grand et de plus optimiste, qui est le vivre-ensemble en temps de paix, explique Kareen Andraos. Ces trois étudiants ont choisi de transformer cette mobilité forcée en infrastructure collective, créant des espaces de rencontre intercommunautaire entre différentes personnes qui ne se connaissent pas et qui finissent par apprendre à s’accepter malgré leur différence. D’où le nom de leur projet «Togetherness». »
Le projet de Jude AlMasri a transformé le deuil en présence tangible à travers une approche innovatrice et spéculative du design.
Explorer les notions de transformation, de mémoire et de temporalité
Le projet de Charbel Akiki, R.A.W : Ruin As Witness (ruines comme témoin), présenté dans le cadre de l’exposition Interdependence 26, est un dispositif architectural expérimental construit à partir des gravats de Beyrouth. « Il n’y a plus aucune trace de ces vieilles bâtisses du Liban qui ont été complètement pulvérisées. Toutes ces ruines de béton vont redevenir elles-mêmes des ruines de mémoire, sans aucune trace du passé », raconte le jeune étudiant en expliquant le développement de son projet. Il a donc décidé de réemployer des matériaux récupérés ainsi que des techniques de construction traditionnelles afin de créer une structure évolutive pensée pour vieillir, se corroder et se transformer avec le temps. Le visiteur traverse ainsi une succession de fragments, de vides, de compressions spatiales, de lumière et de sons, générant une expérience immersive qui interroge ce que l’architecture laisse derrière elle pour les générations futures. Pour Judy AlMasri, son projet ÂM, « la machine à tisser qui retisse les morts à la vie », est né d’une expérience profondément personnelle : la perte soudaine de sa tante maternelle survenue sans aucun avertissement qui l’a laissée face à un chagrin qu’elle ne savait ni comprendre ni porter. « Je me suis rendue compte que lorsqu’une personne que nous aimons disparaît, nous trouvons fréquemment du réconfort dans les objets qu’elle a laissés derrière elle : un pull, une écharpe, une couverture ou un tissu qui a autrefois été en contact avec son corps. J’ai voulu alors retisser les morts à la vie, explorer les relations entre mémoire, deuil et matérialité, car à travers les textiles nous pouvons mesurer l’ADN du corps humain et pleurer nos morts », explique la jeune étudiante. Elle s’inspire alors dans son projet ÂM de l’un des savoir-faire les plus anciens de l’humanité qui a longtemps servi, à travers l’entrelacement des fils, à préserver des histoires, des identités et des relations : le tissage. « Le textile réagit au corps du vivant, explique-t-elle. La chaleur, les larmes, la transpiration et le toucher déclenchent des transformations matérielles : les fils s’assouplissent, changent de couleur ou se dégradent progressivement avec le temps. L’objet évolue au gré des interactions, créant ainsi une interaction émotionnelle et sensorielle avec la mémoire. » Son projet a ainsi transformé le deuil en présence tangible à travers une approche innovatrice et spéculative du design. Une fois de plus, ces jeunes ont démontré non seulement la qualité du travail des étudiants de l’ALBA, mais également « la visibilité internationale croissante de cette université et de son engagement en faveur de pratiques expérimentales, engagées socialement et tournées vers l’avenir dans divers domaines créatifs dont l’architecture, l’urbanisme, l’architecture d’intérieur, le design produit et le design global », conclut fièrement Kareen Andraos.

