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Place aux madeleines

La voilà qui revient, la ritournelle des jours de guirlande. Même pour les plus grincheux, il y a cette excitation dans l'air qui dit que l'année touche à sa fin. Il y a cette rumeur qui vous accompagne depuis l'enfance, de décembre en décembre, martèlement de la pluie, grincement des essuie-glaces, harcèlement des klaxons. Il y a ces flaques, ce gris, ces ondées, ces déluges, ces parapluies qui coincent et, la nuit, tout le scintillement, répété dans toute cette eau, de toutes ces lumières nouvelles qui clignotent en silence en attendant Noël, et puis l'An neuf, avant de s'éteindre parce que ce sera fini. C'est si bref, une fête, alors on fait durer. On s'y prend à l'avance. Partout dans Beyrouth, l'heure est à la musique et aux chants. Les gens se retrouvent, il fait bon être ensemble, essaimer ensemble autour de ce miel sonore, dans la chaleur dorée des églises ouvertes à tous. Ensemble, un mot qui fait du bien.

On pense aux enfants qui rentreront bientôt, parce que « ça suffit comme ça », parce qu'on se languit de leur enfance. Pour qui, sinon, ferait-on ces sapins extravagants, ces monuments de kitsch nordique, pour qui ces figurines absurdes échappées de contes oubliés, ces anges en dentelle, cette invasion d'étoiles et de faux houx, de rouge, de vert et d'or, de bougies, de loupiotes, de chaussettes, de bricoles de bazar, de trucs qu'on cloue, de trucs qu'on colle et de trucs qu'on suspend. Il faudra qu'ils se dépêchent, l'attente est compulsive. Plusieurs mois qu'on ne les a pas revus. Juste ce qu'il faut pour oublier que ni les petits chaussons de danse posés sous l'arbre ni le nounours éborgné ne reconnaîtront les petites bêtes à quatre pattes que furent ces jeunes femmes et ces grands barbus dont le manque nous tend le plexus.

Dans ce monde déglingué, les rituels rassurent. Par eux le temps est suspendu, un peu plus dense, un peu plus vibrant, parfumé d'épices et d'écorces d'oranges. À chaque génération ses souvenirs. Dans les années 50, la tournée de la parentèle, les plateaux de liqueurs et de dragées, la modeste branche de pin décorée de vraies bougies et qui parfois prenait feu, la crèche en papier crèche qui jouait les Pollock du pauvre et sentait le chanvre par on ne sait quel mystère. Dans les années 60 et 70, les sapins futuristes, conquête de la lune oblige, hérissés d'aluminium miroitant et de boules en verre de chez Orosdi-Back, l'un des premiers grands magasins de Beyrouth. Dans les années 80, retour du vrai sapin mais d'élevage, rabougri, le pauvre, planté dans du ciment, les épines engluées de fausse neige blanche ou fluo, contaminé à son corps défendant par la vague disco. Depuis les années 90, la tradition, définitivement décomplexée, livre l'exercice à l'imagination de chacun. De cette liberté résulte une végétation surréaliste d'arbustes tentaculaires en fer forgé, ou de cerisiers prêts à brancher. Mais rien ne vaut, dans un champ abandonné à l'hiver, la poésie des plaqueminiers dépouillés de leur feuillage, quand pendent encore à leurs branches nues cinq ou six kakis oubliés.

Et puis, bien sûr, retour du répertoire entier des Christmas Carols, un peu de Tino Rossi sans le savoir, les crooners des fifties, les Abba, les Boney M, Stevie Wonder. On n'a pas inventé grand-chose depuis. Difficile d'introduire du nouveau entre ces agaçantes madeleines. Les souvenirs en prendraient un coup. Les souvenirs, c'est la matière dont on fait les racines.

La voilà qui revient, la ritournelle des jours de guirlande. Même pour les plus grincheux, il y a cette excitation dans l'air qui dit que l'année touche à sa fin. Il y a cette rumeur qui vous accompagne depuis l'enfance, de décembre en décembre, martèlement de la pluie, grincement des essuie-glaces, harcèlement des klaxons. Il y a ces flaques, ce gris, ces ondées, ces déluges, ces parapluies qui coincent et, la nuit, tout le scintillement, répété dans toute cette eau, de toutes ces lumières nouvelles qui clignotent en silence en attendant Noël, et puis l'An neuf, avant de s'éteindre parce que ce sera fini. C'est si bref, une fête, alors on fait durer. On s'y prend à l'avance. Partout dans Beyrouth, l'heure est à la musique et aux chants. Les gens se retrouvent, il fait bon être ensemble, essaimer ensemble autour de ce...
commentaires (4)

Mme. Fifi a du coeur!!! Beaucoup de tendresse et de sensibilité! La douceur de cet article est de mise! C'est Noël, l'hiver a pris les fleurs de l'été et le vent froid a pris la douceur de l'automne. Mais un Enfant Dieu nous est donné, réjouissons-nous, reprenons un peu d'espoir!! "Les souvenirs, c'est la matière dont on fait les racines", bien dit Mme Fifi. Merci!

Zaarour Beatriz

21 h 54, le 03 décembre 2015

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Commentaires (4)

  • Mme. Fifi a du coeur!!! Beaucoup de tendresse et de sensibilité! La douceur de cet article est de mise! C'est Noël, l'hiver a pris les fleurs de l'été et le vent froid a pris la douceur de l'automne. Mais un Enfant Dieu nous est donné, réjouissons-nous, reprenons un peu d'espoir!! "Les souvenirs, c'est la matière dont on fait les racines", bien dit Mme Fifi. Merci!

    Zaarour Beatriz

    21 h 54, le 03 décembre 2015

  • NOËL CHANTE À NOS PORTES, SOUS LES FLOCONS, LE FROID, LA VUE DES FEUILLES MORTES, ME FAIT PENSER À TOI...

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    20 h 48, le 03 décembre 2015

  • Merci pour cet article qui nous rapelle nos souvenirs d'enfance et de Noel...merci

    Soeur Yvette

    17 h 32, le 03 décembre 2015

  • Mais, qu'est-ce qu'elle peut bien être quelque peu un peu trop "fleur bleue", cette Mrs Fîfî des fois !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    15 h 11, le 03 décembre 2015

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