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Liban

Qui du béton ou du patrimoine l’emportera?

Urbanisme

Au Liban, la préservation du patrimoine a des allures de bataille façon David et Goliath. Objet de convoitise des promoteurs immobiliers, le palais Hneiné à Zokak el-Blatt et le site de Dalieh de Raouché pourront-ils échapper à la pression foncière ? Ou seront-ils réduits en poussière ?

May MAKAREM | OLJ
14/11/2015

Pour l'instant, les cris d'alarme et les protestations lancés par la société civile, déterminée à protéger son patrimoine culturel, restent sans réponse. Le projet touristique prévu à l'emplacement de Minet Dalieh, à Raouché, menace de détruire un site préhistorique qui est le seul du genre en Méditerranée orientale : « Un atelier (d'outils taillés dans du silex) in situ, c'est-à-dire dans sa position archéologique primaire, tel que les hommes du chalcolithique l'ont abandonné », souligne l'archéologue Corine Yazbeck. Les trois sociétés foncières, qui appartiennent aux héritiers de l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, ont d'ores et déjà dans leurs tiroirs le permis d'exploitation et une clôture a été élevée pour empêcher l'accès du public à la plage, bloquant même la vue de la Grotte aux pigeons ! Bilal Hamad, président du conseil municipal de Beyrouth, que les militants accusent de ne pas intervenir en faveur de la préservation de la côte, avait déclaré que « la municipalité n'a pas la prérogative d'intervenir quand les terrains sont privés ». Qui délivre alors le permis de construire ?

Sur la liste du World Monuments Watch 2016
Parallèlement, à Zokak el-Blatt, le palais Hneiné, considéré comme « exceptionnel » par les architectes et historiens, va-t-il résister à la pression des deux promoteurs immobiliers qui détiennent une grande partie des actions : Saadeddine Nemr Wazzan, ancien membre du conseil municipal de Beyrouth, et Wahib Ali Ghaith, président du conseil municipal de Niha ?
En réussissant à faire figurer Dalieh et le palais Hneiné sur la liste des 100 monuments les plus menacés du World Monuments Watch 2016, un puissant organisme privé basé à New York et voué à la protection du patrimoine mondial, l'ONG Save Beirut Heritage a lancé une dynamique de sauvegarde. « L'inscription au WMW ouvre des perspectives à la campagne de défense » , selon la présidente de l'ONG Nadine Ghaith et Antoine Atallah, coordinateur de la candidature. Usant de ce soutien exceptionnel, Save Beirut Heritage se prépare à la deuxième phase de son action : « En collaboration avec un panel d'experts, une proposition pour la rénovation du palais Hneiné sera présentée ; et la possibilité de son développement par le biais d'un programme civique sera évoquée avec tous les acteurs privés et publics. Avec l'aide du World Monuments Fund, nous espérons réunir autour d'un tel projet l'engagement de toutes les parties – la communauté locale, l'État et les représentants municipaux, ainsi que les propriétaires du palais. » De cette manière, l'ONG cherche non seulement à sauver le palais Hneiné d'un déclin irréversible, mais promet aussi d'en faire un bel exemple de développement.
Antoine Atallah rappelle que le décret 2839, émis le 9 novembre 2009 par l'ancien ministre de la Culture Salim Wardy, interdit la destruction du palais Hneiné. Mais, car il y a toujours un mais, suite à « un prétendu accident », le trou béant à même la façade livre le bâtiment aux vents et à la pluie et risque de le transformer en une ruine... prête à tomber sous le couperet des démolisseurs. Un sort qui a déjà été réservé, au terme de scénarios similaires, à des dizaines d'autres constructions de ce type à travers la capitale.

 

(Lire aussi : Le palais Chéhab, à Hadath, premier de la série des Chroniques du Liban)

 

Un décor exceptionnel
Situé dans le secteur de Zokak el-Blatt, à la rue Abdel Kader, le palais Hneiné a été érigé dans les années 1860 pour un Russe blanc du nom de Todorski qui y résida jusqu'à sa mort en 1880. Avec son escalier baroque monumental qui dessert le premier étage, sa fontaine en marbre, ses ogives, ses frises en « muqarnas » et ses plafonds émaillés de miroirs, la maison offre un somptueux décor inspiré du style Alhambra. L'historien Ralph Bodenstein lui consacre deux pages dans The Inhabitants of Zokak el-Blatt, paru aux éditions de l'Orient Institut allemand.
« La conservation de cette demeure est d'autant plus urgente qu'il s'agit d'un des rares spécimens de l'architecture traditionnelle à avoir survécu à la guerre civile », fait observer l'historienne May Davie. Dans une description inédite du « monument », elle indique que des matériaux novateurs ont été utilisés lors de la construction et des commodités jusque-là inusitées ont été installées, comme « l'aménagement de salles de bains et à manger, de galeries et d'arcades ouvertes sur l'extérieur, d'un système d'eau courante et d'électricité ». Achetée au début du siècle dernier par la famille Mezher, elle fut louée, de 1914 à 1936, au consulat général des États-Unis. Marie Mezher et son époux, le Dr Joseph Hneiné, ont ensuite occupé le premier étage et loué le second à Georges Haddad et sa femme, l'écrivaine Marie Chiha, sœur de Michel Chiha. En 1940, le Dr Dahesh, considéré par ses disciples et adeptes comme le « Paraclet » annoncé par Jésus de Nazareth, s'installe dans la bâtisse. Entre 1968 et 1970, Marie Mezher Hneiné ouvre au rez-de-chaussée le restaurant « Le petit palais ». La maison est ensuite abandonnée, puis squattée en 1977.

 

(Lire aussi : La Maison Tarazi ? Une histoire si riche qu'elle pourrait servir de scénario à un film)

 

Sur les 96 bâtiments,il n'en reste que 26
L'Orient-Le Jour avait attiré l'attention dès 2007 (voir article du 23/03/2007) sur les palais Hneiné et Ziadé, deux édifices mitoyens, exceptionnels par la richesse de leur variété architecturale, qui, selon Ralph Bodenstein, figurent parmi les plus belles constructions de la capitale. En 2009, Promorient, l'Observatoire Majal-Alba-Université de Balamand et le département de géographie de l'Université Saint-Joseph avaient également braqué les feux sur le magnifique patrimoine architectural ottoman et mandataire de Zokak el-Blatt. Un paysage urbain, jadis comparé à un tableau d'orientaliste. Aujourd'hui, sur les 96 constructions historiques ou culturelles répertoriées dans ce quartier dans les années 1990, il n'en subsiste plus que 26 dont la vieille demeure des Farjallah, devenue le siège de l'Orient Institut allemand ; la bâtisse des Makassed, autrefois résidence des ambassadeurs de Grande-Bretagne ; le patriarcat grec-catholique reconverti en collège ; la belle maison Moukhayech, ainsi que le magnifique bâtiment du poète Béchara el-Khoury (Akhtal al-Saghir) occupé actuellement par un atelier de menuiserie...

 

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Le Faucon Pèlerin

Le patrimoine du Liban n'a aucune valeur chez certains Libanais, ni Minet Dalieh à Raouché ni le palais Honeini à Zkak el-Blatt n'arrêteront leur goinfrerie du dollar. Le dollar est plus fort que la raison et plus fort aussi que l'Etat.
Regardez le littoral de la baie de Jounieh, il n'y a plus de place pour les galets et le sable.
Faites comme moi, il est vain de pleurer !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE BÉTON ( ARGENTÉ )... EMPORTERA LE MATCH !

Hamed Adel

Merci pour ce combat pacifique et tellement important dans la défense du patrimoine libanais .
Dieu vous bénisse . adel Hamed

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Merci Madame May Makarem !

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