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Le tunnel, la mer, etc.

Beyrouth. À la sortie d'un tunnel, la mer. En ce lendemain d'orage, elle est haute et d'un bleu furieux frisé d'écume. On a beau avoir l'habitude, le spectacle ne lasse pas d'émouvoir. Sans doute parce que nous pensons vivre dans un tunnel sans fin, et qu'en matière de bout de tunnel, cette apparition de la mer est ce qui se fait de plus beau. Le long de la Corniche, les pêcheurs à la ligne ont posé leurs paniers et leur patience. Les poissons, étourdis par une nuit mouvementée, mordront par lassitude. Une énorme tortue, poussée par la tempête un peu trop près du rivage, s'ébaudit sans méfiance. Le soleil, oblique, radieux néanmoins, éclaire d'un jour vif les collines environnantes et creuse les reliefs. Derrière ce décor paisible – on le sait mais on lui tourne le dos –, un pays qui se dégrade inexorablement.

Hier encore, les coureurs du marathon retraçaient de leurs jambes cet étroit ruban qui nous sépare du large. On a beau n'être que badaud, il n'est pas une édition de cet événement annuel qui ne nous arrache des larmes. La fraternité de cette foule immense, et ce flot d'amour pur qui porte les coureurs de toutes races et de toutes religions, et l'arrivée toujours bouleversante des athlètes handicapés, et ces encouragements, ces gestes et ces mots de soutien, ces bouteilles d'eau qui se tendent, ces mères qui courent avec leurs enfants, ces pères dont on attend le passage avec un frisson de fierté, ces casaques qui annoncent les causes pour lesquelles on est prêt à aller au bout de soi et de ses propres forces, et la ligne d'arrivée que l'on franchit sous les vivats, épuisé, toutes fibres meurtries, blessé parfois, souvent : respect. Le marathon a la vertu de révéler notre part de lumière.

On a beau battre sa coulpe en répétant qu'on a les dirigeants qu'on mérite, il y a comme ça, des moments où l'on se dit que les dirigeants qui nous sont échus ne nous méritent pas. Ne revenons pas sur la crise des déchets, sommet d'un iceberg d'impéritie, de malhonnêteté et d'incompétence. Mais au moins arrêtons ce sourire fataliste quand nous traitons ces gens-là de voleurs. Passe encore qu'ils se sucrent sur nos impôts et les marchés publics, et s'étripent éhontément et paralysent les institutions pour la moindre commission. Les événements de l'été nous ont prouvé qu'en plus, ils volent les espoirs de toute une jeunesse déboussolée par leur mépris, dépossédée de son avenir par leur corruption. Des preuves ? Le simple constat que rien ne marche. Comme on connaît ses saints, on les honore.

Qui a eu la drôle d'idée d'ériger un totem à la gloire de l'Émigré, face au port ? Ce paysan de bronze avec son sarouel, son bonnet conique et son baluchon n'est visiblement pas un homme de la mer. Pathétique, le regard qu'il porte sur le large indique la seule issue au bout d'un tunnel sans fin. Il maudit le sort qui le pousse encore et encore à partir, lui le terrien, le terreux, le lourd de socs et de charrues, le semeur qui espère et promet comme promettent les saisons. Mais il tourne le dos.

Fifi ABOU DIB

Beyrouth. À la sortie d'un tunnel, la mer. En ce lendemain d'orage, elle est haute et d'un bleu furieux frisé d'écume. On a beau avoir l'habitude, le spectacle ne lasse pas d'émouvoir. Sans doute parce que nous pensons vivre dans un tunnel sans fin, et qu'en matière de bout de tunnel, cette apparition de la mer est ce qui se fait de plus beau. Le long de la Corniche, les pêcheurs à la ligne ont posé leurs paniers et leur patience. Les poissons, étourdis par une nuit mouvementée, mordront par lassitude. Une énorme tortue, poussée par la tempête un peu trop près du rivage, s'ébaudit sans méfiance. Le soleil, oblique, radieux néanmoins, éclaire d'un jour vif les collines environnantes et creuse les reliefs. Derrière ce décor paisible – on le sait mais on lui tourne le dos –, un pays qui se dégrade...
commentaires (7)

Chère Fifi, excellent article comme d'habitude. Je suis en train de lire vos recueils "Au petit bonheur" et "D'autres ont des cyclones" (Ed. Orient-le-Jour) et de m'ébaudir tout mon soûl. Quelle maîtrise de la langue, quel style! Vous savez que l'oligophrénie littéraire est répandue, même au Liban, ce qui vous vaut parfois des critiques qui me font rire. Merci de continuer vos impressions! Gérard

SALEM Gérard

18 h 23, le 12 novembre 2015

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Commentaires (7)

  • Chère Fifi, excellent article comme d'habitude. Je suis en train de lire vos recueils "Au petit bonheur" et "D'autres ont des cyclones" (Ed. Orient-le-Jour) et de m'ébaudir tout mon soûl. Quelle maîtrise de la langue, quel style! Vous savez que l'oligophrénie littéraire est répandue, même au Liban, ce qui vous vaut parfois des critiques qui me font rire. Merci de continuer vos impressions! Gérard

    SALEM Gérard

    18 h 23, le 12 novembre 2015

  • "On a les dirigeants qu'on mérite". Le Liban ne mérite pas les piètres dirigeants qu'on a.

    Halim Abou Chacra

    12 h 59, le 12 novembre 2015

  • Décourageant et triste. Pas même une petite lueur d'espoir dans ce tunnel sans fond. Nous sommes les pantins humains de marionnettistes sans la moindre conscience, ni morale, ni état d'âme.

    Nadine Naccache

    11 h 26, le 12 novembre 2015

  • Hugo, Balzac et meme Baudelaire doivent s" ebaudir " ou se retourner dans leurs tombes . Vous les avez surpasses en matiere de style poetise , moyenageux et souvent trop recherché pour notre 3eme millenaire . C est peut etre pas tres mauvais d etre si bas - bleu . Qu on soit adepte ou non c est ad libitum !

    Hitti arlette

    10 h 16, le 12 novembre 2015

  • Superbe!

    Michele Aoun

    09 h 42, le 12 novembre 2015

  • DE TOUS LES VAURIENS... LES PLUS ABRUTIS SONT NOS VAURIENS CHRÉTIENS... PAR LEUR NULLITÉ ET LEUR HÉBÉTUDE... BIEN QU'ILS RÉCLAMENT LA NATIONALITÉ POUR LES ÉMIGRÉS ILS POUSSENT LA CHRÉTIENTÉ... ET SURTOUT SA JEUNESSE... GARANTE DE LA CONTINUATION ET DE L'AVENIR... POUR LEUR INTÉRÊTS... LES ACHETÉS ET VENDUS... LES SANS CONSCIENCE... LES PETITS SUIVISTES... À L'ÉMIGRATION !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    07 h 21, le 12 novembre 2015

  • Pour ce qui est des inaltérables escrocs encore zaïms qui œuvrent, 1 œil sur leurs "valeurs?"…. en Bourse et l’autre sur la ligne de front de leur maintien abusif au pouvoir, ceci n’est pas sans les affecter d’un profond strabisme divergeant. Leur pouvoir dépassé se définit, c’est archiconnu, comme la possibilité d’en abuser ! C’est dorénavant à peine vrai, étant donné leur Malsanité, ce qui a pour conséquence qu’ils ont perdu de leur "charme" suranné ante ; mahééék ? Et au sein de cette clique en gang, leur pouvoir usurpé semble se réduire à soupeser le Sain "danger" de cet audit libanais pour le comparer à celui Sain émanant de cette Saine civile société encore agissante dans cette contrée. Et à évaluer la possibilité de diminuer et l’un et l’autre. Cela fait, il leur reste à concilier l’usage du frein de cette Sanité et celui de l’accélérateur de leur "propre" Malsanité. Les temps sont ainsi où ils nappent le tout d’1 rhétorique appropriée, suggérée par leurs ébaubis dithyrambiques séides et affidés qui n’oublient jamais que la parole leur a été donnée pour dissimuler leurs horribles mercantiles pensées. S’il fallait illustrer l'énorme rejet dont sont "victimes" ces mafiosi pâmés ; sous toutes leurs formes bizarroïdes et bigarrées ; il n’est que de se référer aux offenses de cette Saine société civile libanaise Sainte qui s’offrent en rafale à leur encontre à ces affranchis puînés en plein dans le faciès à dents cariées : Qu’ils roulent en 4 x 4 ou en limousines blindées.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    02 h 07, le 12 novembre 2015

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