Le voisin appartient à une espèce aussi insupportable qu'indispensable. Il cultive un goût navrant pour la cuisine odorante. Riche ou pauvre, sa maison a toujours quelque chose d'ostentatoire tant il veut à tout prix vous en mettre plein la vue. Sa voiture a une fâcheuse tendance à occuper la place de la vôtre, son bébé pleure plus fort que le vôtre, ses plantes poussent mieux que les vôtres et salissent vos terrasses de diverses manières. L'ascenseur, après son passage, sent encore lourdement son passage, qu'il ait oublié d'éteindre son cigare, qu'il soit parfumé de frais ou qu'il revienne de la gym. Sa femme, négligée le jour, surfaite quand ils sortent, vous guette en douce derrière la fenêtre et vous invente une drôle de vie qui, par contraste, donne un peu de relief à la sienne. Ses enfants sont des graines de délinquants, sa vie conjugale s'invite à travers vos murs entre disputes frénétiques et réconciliations passionnées. Bref, le voisin, selon l'acception commune, est l'être qui vous aura donné jusqu'à l'obsession une envie d'île déserte.
Au Liban, pays où la société est encore grégaire, le voisin n'est pas différent. Sauf qu'au lieu de l'ignorer, on l'intègre à sa parentèle, on le subit comme un cousin envahissant. On est soi-même un voisin, après tout. Sa femme a toujours besoin d'un petit quelque chose qu'elle ne sait trouver que chez vous : un oignon, un citron, une gousse d'ail, un bâton de cannelle, une branche de basilic. Ses enfants grandissent avec les vôtres et leur meute en sueur, toujours se bousculant, se poursuivant, mystérieusement pressée, occupe ses après-midi à courir en tous sens, d'un palier à l'autre, de l'escalier à la cour et retour, s'écorchant les genoux, poussant des cris de Sioux, s'arrachant les cheveux, se faisant les dents sur leurs chairs respectives. Ça crée des liens, et vous ne vous étonnerez pas que votre fils présente à tout venant le fils d'en face comme son frère. Plus tard ils feront les mêmes études, s'établiront dans le même exil et seront les gardiens de leur mémoire commune. Pendant la guerre, le voisin était cet autre essentiel dont on était prêt à supporter les jérémiades et les terrifiants oracles, pourvu qu'il vous tienne compagnie dans l'abri, meuble le silence entrecoupé d'explosions, triche aux cartes, respire avec vous le suif des mauvaises bougies de crise, écluse le même whisky de contrebande et vous raconte sa vie quand, autour de vous, tout n'est que mort.
« Ces villages verticaux. » C'est ainsi que le photographe Patrick Baz décrit les gratte-ciel du nouveau Beyrouth. L'expression nous interpelle. À mesure que la ville s'étend en hauteur, on s'aperçoit que le voisin disparaît, de même que la douleur exquise qui l'accompagne. Non que les immeubles soient déserts, bien au contraire. Mais de son voisin de tour, on n'a jamais vu les enfants. Son bébé ne pleure pas. Son chien est aphone. Sa femme n'est jamais à la fenêtre. Elle n'a jamais besoin de citron ni de basilic. Elle ne cuisine pas. Ils ne s'engueulent pas. C'est à peine si des pas dans la nuit, au-dessus de votre tête, signalent une présence. Dans l'ascenseur, vous le saluez poliment. Il est inodore, existe à peine, vous intimide comme un fantôme. Tout à coup votre île est déserte.
Vous avez envie d'aller frapper à sa porte, lui proposer du citron, du basilic, et même de l'ail, et que ça sente l'humain, comme avant.
Maman voudrait du citron
OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 05 novembre 2015 à 01h21


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Le sujet de cet article très folklorique, ressemble bien à la mentalité libanaise peut être déjà un peu dépassée. Mais ce qui est exceptionnel c'est l'importance et le charme que vous donnez à chaque sujet, curieux pour les uns, sans aucun attraît pour les autres. Et surtout, parce que votre style est d'une éloquence supérieure para sa simplicité. C'est une vraie joie de vous lire. Bravo!
16 h 19, le 05 novembre 2015