Nos Lecteurs ont la Parole

Remettre l’Église à l’endroit

Carol SABA
OLJ
31/10/2015

« Le bateau coule », écrivait le philosophe français Michel Onfray, « mais, s'il coule, c'est parce qu'il est à l'envers ». Cette réflexion de l'auteur du Traité d'athéologie peut paraître anachronique ici. Si je la sors de son contexte, elle s'applique parfaitement à l'œuvre de transformation qu'essaie d'entreprendre sabre au clair, tel un Cyrano, François, ce pape jésuite argentin, aux fortes références franciscaines.
Pour sauver le bateau-Église, François essaie de le remettre « à l'endroit ». Sa victoire au synode romain sur la famille, qui vient de se conclure au Vatican, ne se mesure pas au nombre de points qu'il a gagnés ou perdus dans le combat ouvert entre réformateurs et conservateurs au sein de l'Église catholique romaine. La vraie mesure de l'enjeu est celle de la transformation ecclésiale et pastorale qu'il entreprend en profondeur et qui entraîne un changement de paradigme dans l'approche des problématiques pastorales et de gouvernance qui défient l'Église dans le monde d'aujourd'hui. La presse est quasi unanime pour dire que le pape a gardé la main. « Le pape François réussit à rassembler sa famille », titrait Libération. « Un synode sur la famille qui ne ferme aucune porte », titrait La Croix, alors que pour Le Monde, « le pape [a] gagné son pari de peu ».
Plus catégorique a été mon ami Jean-Marie Guenois du Figaro, un fin spécialiste du Vatican et du monde catholique, dans son affirmation que « le synode s'achève sur une victoire importante pour le pape François ». Le pape, au terme de trois semaines de débats, constate Guenois, a désormais « la possibilité d'ouvrir, au cas par cas, la communion pour les divorcés-remariés ». Le synode romain s'achève avec plein d'enseignements... orthodoxes. Une révolution pastorale et ecclésiale est en marche au sein de l'Église romaine.
En premier, je noterai l'accent mis, de plus en plus, sur la théologie de la personne, qui est au cœur du logiciel orthodoxe. N'est-ce pas là une nouvelle incursion orthodoxe de François, qui fait introduire, dans la pastorale catholique, le principe d'économie, si cher à la pastorale orthodoxe ? Un principe qui implique, au-delà de la règle juridique, un discernement pastoral et spirituel fondé sur la primauté de l'esprit et non pas de la lettre, appliqué au cas par cas à chaque situation personnelle...
Les paroles de l'archevêque de Marseille, Mgr Georges Pontier, qui évoque au journal La Croix les évêques comme « des pasteurs et non pas des administrateurs de la loi », sont explicites pour illustrer cette nouvelle approche personnaliste. « Il ne s'agissait pas, dit-il, de penser que la solution est dans un changement de règle. Car celui-ci nous maintiendrait dans la logique du permis-défendu. Si on ne fait que changer la loi, on ne change pas le rapport au Christ. Or ce qui est en question, c'est la progression spirituelle. Nous avons plutôt opté pour un accompagnement personnel, affirmant qu'il y a un chemin spirituel ouvert pour tous. »
L'autre enseignement de taille qui nous fait dire que le pape « s'orthodoxise » est sa plaidoirie explicite et à forte tonalité orthodoxe, dans son discours du 17 octobre devant le synode, en faveur d'un changement de paradigme dans la gouvernance de l'Église catholique, et ce en appelant en faveur d'une « conversion » de la papauté à la « synodalité », présentée comme étant « le chemin que Dieu attend de l'Église au troisième millénaire ». De bout en bout, toute l'organisation du synode de la famille a été au service de cette vision synodale à laquelle François appelle de ses vœux. Ce fut une application grandeur nature de l'opération désormais nécessaire de sortie de l'Église catholique d'une centralisation « verticale » qui l'étouffe et la fait décrocher vers une décentralisation « horizontale » qui laisse respirer en elle la communion à tous les échelons clercs et laïcs, et la prédispose à être « à l'écoute » des enjeux du monde d'aujourd'hui.
Ce chemin, disait François, est celui « où le pape marche avec le peuple de Dieu et les évêques », ce chemin qui pour lui « part du peuple des fidèles et finit par le pape en passant par les évêques ». François cherche en effet à dépasser les frontalités bien installées au sein de son Église. La géopolitique du synode a parfaitement illustré cette guerre larvée de positionnement entre les « visionnaires » et les « gestionnaires ». Les premiers qui cherchent à renouer avec une modernité créatrice et inspirée (et non pas avec le modernisme) et à remettre l'Église en mission, et les seconds à faire camper, par conservatisme, l'Église sur ses acquis, en considérant comme hostile et malsain tout ce qui vient du monde d'aujourd'hui. Pour certains, François jouait son pontificat avec le synode. Pour moi, il a prouvé, encore une fois, qu'il l'a joué bien avant cela et dès le premier soir de son élection quand il s'est présenté du haut du balcon du Vatican comme étant « l'évêque de Rome » plutôt que le « pontife universel ».
Depuis, il n'a cessé de répéter certaines vérités à ses évêques, leur énumérant leurs maladies spirituelles, et de souligner la nécessité d'une évolution de la gouvernance de l'Église catholique vers plus de synodalité, plus de collégialité, plus de communion et de concertation. Clairement, pour François, le premier mal qui ronge l'Église catholique et la dénature, c'est la centralisation verticale du pouvoir qui tue l'Église en tuant en elle, son seul viatique, l'ecclésiologie de communion, si chère aux orthodoxes, mais que les orthodoxes appliquent de plus en plus mal ! La gouvernance de l'Église est en crise non seulement dans le monde catholique, mais aussi dans le monde orthodoxe. La « verticalité décisionnaire » de l'Église catholique, fondée sur une gouvernance pyramidale, ne marche plus. La « circularité synodale » de l'Église orthodoxe sans modalités claires d'interaction entre la « synodalité » et le principe de « décision » s'avère de son côté une concentration de pouvoir et une sorte de césaro-papisme caché et non avoué. D'où la nécessité d'une gouvernance renouvelée, renouant avec l'ecclésiologie de communion et conjuguant avec intelligence, synodalité, concertation et principe de décision.
L'expérience inspirée que tente François n'est pas étrangère à cette constatation de la nécessité aujourd'hui d'une nouvelle voie créatrice, tout en étant conforme à la tradition de l'Église indivise. Nombreux sont ceux qui en élisant François pour sortir de la crise structurelle de la fin du pontificat de Benoit XVI voyaient en lui un pape de « transition ». Sans pour autant le considérer comme un pape sans odeur ni saveur, ils pensaient cependant qu'il n'irait pas jusqu'au bout de ses idées et de sa vision. Ils se sont trompés sur toute la ligne.
L'enjeu pour François n'est pas de gagner une bataille, fut-elle celle d'un synode, certes important, mais de gagner la guerre, celle de la transformation de son Église et la conversion des cœurs. Et cette guerre-là, il me semble, il est en passe de la gagner...

Carol SABA

Avocat au barreau de Paris
Responsable de la communication de l'Assemblée des évêques orthodoxes de France

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Le Faucon Pèlerin

Avec tous mes respects à Carol Saba, mais parler de l'église de la part de Michel Onfray, un athée notoire, c'est comme parler de cardiologie humaine de la part d'un maréchal-ferrant.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

CORRECTION ! MERCI : .... "l'élu …. Chrétien" ne perd pas, il est vrai, sa niaiserie "pure", mais la conscience de sa "pure" niaiserie.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Le "Chrétien", à l'endoctrinement tant facile, entretient avec le catholicisme de tendres relations. Il ne fait allusion à la tension entre sa "foule croyante" et l’apostolisme romain que de façon idyllique. Les 2 conservant des rapports polis et…. exotériques. L'action déprimante de cet apostolisme sur le "peuple croyant" apparaît nettement chez ce "Chrétien" qui a déjà un pied dans le catholicisme, et l'autre encore dans le monde profane. Une "foule" donc en lutte contre cet "apostolisme strict". Il lui semble même que ses prélats ne comprennent pas l'humanité et que ce sont eux les aveuglés ; mais rectifie aussitôt en disant qu’ils ont peut-être raison et qu’il ne peut le nier mais que ce "chrétien" n'a pas tort non plus et qu’il ne sait pas comment tout cela va finir ! On voit bien que chez ce "catholique" venu de la "foule chrétienne", l'apostolique "grâce?" essaie de percer. Pauvre bougre ! Il est tiraillé d'1 côté par la "foule pécheresse", de l'autre par l’apostolisme. Ce n'est donc point l’apostolique "connaissance" qui plonge ainsi 1 catéchumène du christianisme dans l'hébétude ; c'est sa propre "conscience" : le dieu ou le monde, le Vatican ou cette "foule" profane ! Mais, de même que le désarroi du pécheur précède l'irruption de la "grâce?" divine, l'accablement est le signe avant-coureur de la "grâce!" divine. Et lorsque la grâce fait enfin irruption, "l'élu …. Chrétien" ne perd pas, il est vrai, sa "pure" niaiserie, mais la conscience de sa niaiserie "pure".

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Et selon cet ami "fin spécialiste", le synode romain s'achève avec plein d'enseignements.... orthodoxes ! Woûlak, une révolution pastorale et ecclésiale est en marche au sein de l'Église apostolique romaine ! L'accent est mis sur la théologie de la personne, qui est au cœur du logiciel orthodoxe. N'est-ce pas là une nouvelle incursion orthodoxe, qui fait introduire, dans cette apostolique, le principe d'économie si cher à l'orthodoxe ? Un principe qui implique un discernement pastoral fondé sur la primauté de l'esprit et non de la lettre, appliqué au cas par cas à chaque situation personnelle ! Wâllâh, yâ äâââméh, ces Orthodoxes c'est autre chose !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Carol Saba a un ami donc, Jean-Marie Guenois, au Figaro ! Huhuuum !

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