Le jeune député du Metn, Samy Gemayel, dans les locaux de « L’OLJ ». Photo ER
Le jeune chef des Kataëb, le député Samy Gemayel, manie un discours politique à la fois ferme et prudent. S'il affirme avec constance que son seul repère est la Constitution, il s'éloigne des controverses politiques étroites. Il veut se démarquer des « compromis qui violent les textes » et tente de renvoyer l'image – improbable – d'un homme qui fait de la politique sans se laisser prendre dans ses dédales. Entre son « éthique politique » et ses « idées », c'est-à-dire entre « la pureté » à laquelle il tend et son pragmatisme, le député décrit à L'Orient-Le Jour un état de déliquescence et de perte de repères, « où le Liban n'a jamais été autant ligoté par la situation régionale ». Une situation où il se positionne entre le conformisme du legs des Kataëb et ses aspirations réformistes : le dépassement du discours chrétien, le lobbying pour la neutralité positive du Liban, la décentralisation pour « détacher les dossiers socio-économiques des tiraillements communautaires »...
« Le seul conformisme auquel je tiens est le respect de la Constitution, de l'indépendance et de la démocratie du pays. Mais le discours est nouveau : il n'est pas chrétien, mais libanais et libaniste. Certes, nous avons tenu un discours chrétien lorsqu'il a fallu dénoncer le blocage de la présidentielle, et la surenchère chrétienne comme façade de ce blocage », a-t-il précisé. « Du reste, notre discours est national, et notre approche assez académique et objective », poursuit-il.
Il souhaite que son parti soit « la voix de la raison dans une période en perte de repères ». Son refus de principe de la législation de nécessité est ainsi maintenu et ne se prête à aucun assouplissement, en dépit de l'urgence d'approuver les crédits de la Banque mondiale, d'une part, et de débloquer les salaires des fonctionnaires, de l'autre. « Il faut comprendre que les prêts de la Banque mondiale ne sont pas des donations, mais des dettes. Or, quand un pays est au bord de la faillite, il n'entreprend pas de nouveaux projets », s'indigne-t-il.
Ensuite, « au lieu d'approuver des prêts, pourquoi ne pas voter le projet de loi sur les PPP (Partenariat public-privé), mis au point par Ziad Hayek (secrétaire général du Conseil de privatisation) et jeté dans les tiroirs du Parlement » ?
Pour ce qui est des salaires des fonctionnaires, Samy Gemayel se contente de cette remarque laconique : « Le président Nabih Berry a verrouillé le Parlement pendant un an et demi, et cela n'avait pas entravé le versement des salaires des fonctionnaires. »
Le député avance surtout un argument d'ordre général : « L'urgence économique devrait inciter plutôt les députés à élire un président de la République. Les pressions doivent être exercées pour mettre en œuvre la Constitution, et non pour inciter à de nouvelles violations du texte. » Or, c'est l'inverse qui se produit en réalité : « Les pressions sont exercées non pas sur ceux qui enfreignent les lois mais sur ceux qui les appliquent. »
« Plus proche de ces jeunes que de tout parti politique... »
C'est par ce même argument qu'il répond à une question sur l'absence d'un forcing pour le déblocage de la présidentielle, sur la base de la majorité absolue par exemple. « Pourquoi inciter à l'action ceux qui respectent la Constitution et pas ceux qui refusent d'élire un nouveau président de la République, c'est-à-dire le Hezbollah et Michel Aoun ? Pourquoi ne pas s'adresser à ceux qui bloquent le pays ? »
Sur la question précise du quorum renforcé de la majorité des deux tiers imposé pour élire un président de la République, le député du Metn défend une position réaliste : « Je suis convaincu que le quorum ordinaire suffit, puisque le texte de la Constitution omet toute référence à ce sujet. Mais je ne peux défendre cette position jusqu'au bout, comme je le fais pour la législation de nécessité, puisque le texte se prête à deux interprétations différentes et que le président de la Chambre a tranché en faveur du quorum des deux tiers. En outre, il ne faut pas oublier que tous les présidents élus, dont Bachir Gemayel, ont tenu à être élus à la majorité des deux tiers. »
Face à l'éventualité d'une relance du législatif sous la vacance présidentielle, il s'abstient de critiquer de front les partis chrétiens, notamment les Forces libanaises et le CPL, prêts à accepter la législation d'urgence sous conditions. « Il y a ceux qui bloquent délibérément la Constitution, et ceux qui, entre le blocage et la violation de la Constitution, préfèrent la seconde. Nous, nous préférons sauver la Constitution », dit-il.
Cet état des lieux nourrit en lui une « conviction grandissante que l'insurrection civile, saine, pure et indépendante est aujourd'hui la plus grande chance pour le Liban. Je me sens plus proche de ces jeunes que de tout parti politique », affirme Samy Gemayel. Insistant sur « les points communs qui lient les Kataëb au mouvement », il exprime une volonté de « les protéger de toute récupération politique (...) en attendant leur maturation ». Il est loin de penser que ce mouvement s'est éteint et parie sur un éventuel ralliement de son parti aux contestataires. Toutefois, il s'abstient de répondre à toute question sur un agenda politico-diplomatique qui guiderait ce soulèvement populaire.
Le dialogue et le gouvernement
Le jeune député ne se prononce pas sur les motifs politiques du blocage d'une solution à la question des déchets, ni sur le scénario d'un renversement du système politique par le biais de ce dossier. Il tient à préciser que « le problème des déchets est sans lien avec la présidentielle ou la paralysie du législatif. Il ne concerne que le gouvernement ».
Or, poursuit-il, « non seulement le Conseil des ministres est boycotté par le Hezbollah, le Courant patriotique libre, et, révèle-t-il, par Nabih Berry, mais le Premier ministre ne prend aucune initiative active de solution ». Préconisant une « action, quelle qu'elle soit », il explique que sa décision de suspendre sa participation au dialogue national est un appel à rompre l'immobilisme.
« Le déblocage du gouvernement est devenu tributaire des résultats de chaque séance de dialogue. Le dialogue est devenu un substitut aux institutions », dénonce-t-il, en écartant toutefois l'hypothèse d'une conversion de la table de dialogue en Assemblée constituante.
Il exhorte ainsi le Premier ministre « soit à prendre seul, avec les ministres compétents, les mesures nécessaires pour la mise en œuvre du plan Chehayeb, soit à tenir un Conseil des ministres à cette fin. Et que les partis qui s'en absentent assument leurs responsabilités ».
En dépit de sa discrétion sur les effets de ce blocage généralisé, Samy Gemayel ne manque pas ponctuellement d'exprimer des craintes. Il estime ainsi que « l'urgence » par laquelle on incite à la relance du législatif est « un prétexte utilisé par les dictatures pour justifier des abus, voire des coups d'État ».
Il confie enfin, en réponse à une question, que « sans un exécutif fort, et faute d'institutions fonctionnelles, l'on ne sera pas loin d'un scénario syrien au Liban. Ceux qui bloquent le Conseil des ministres et la présidentielle, et subsidiairement le législatif participent à abolir l'État au Liban et inciter à un coup d'État ou au chaos. Et cela est, peut-être, imminent... » conclut-il.
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16 h 41, le 29 octobre 2015