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Culture - Rencontre

Micheline, Fatmé et les filles d’Ève de Dikran Tamirian

Un personnage de roman à la Alexandre Dumas, Xavier de Montépin ou Eugène Sue, avec en toile de fond le génocide arménien, Beyrouth à son âge d'or, ainsi que sa plongée dans la guerre civile...

Exquises esquisses de nus féminins.

Plus que de l'émotion, de l'aventure humaine et de la force de vivre dans le parcours rocambolesque de Dikran Tamirian qui expose aujourd'hui pour la première fois ses dessins de nus à la galerie Rochane*, mais qui a surtout connu la notoriété comme maître fourreur de la haute société libanaise. Un parcours marqué par les guerres, les exodes, les exils, les séparations, les destructions, la misère, les faillites, mais aussi les voyages entre Orient et Occident, la ténacité au labeur, le glamour, l'argent, le talent et l'art. La vie, dans toute sa gourmandise, comme profession et hobby.

Dans sa villa à trois étages de Bellevue, autrefois cossue mais aujourd'hui au jardin un peu en friche, à la salle de réception aux immenses dalles en marbre patinées du rez-de-chaussée, au coin cheminée diwan contant les soirées bohème passées près du feu, ne reste de très vivant que l'atelier du sous-sol où s'activent ouvriers et ouvrières entre peaux tannées, fourrures à poils luisants et machines à coudre au ronron irrégulier.

Dans le grand hall de l'entrée où deux jeunes femmes blondes reçoivent les visiteurs en foulant un grand tapis persan, arrive Dikran Tamirian, cheveux blancs comme neige, vêtu de noir, éternel dandy dont la redoutable réputation de séducteur est encore dans le souvenir de bien d'élégantes « socialites ».
Tel un Casanova saisi par le temps, il s'assoit sur un fauteuil derrière son petit bureau près de la fenêtre. Il pose contre le mur, en toute tranquillité, ses deux béquilles en fer. Discours alerte et vif en trois langues (arménien, français et arabe) pour ce polyglotte qui passerait avec autant de facilité de l'allemand à l'anglais.
L'âge? Petit sourire et pudeur. Il répond, comme pour s'excuser : « J'ai peur de vous effrayer. Disons que c'est moins de 100 ans et plus de 80 ans ! » Et d'ajouter, en toute sérénité : « Je prépare maintenant mon départ, vendre ma propriété et mes avoirs pour les donner à une construction d'école ou toute autre institution utile en Arménie. »

 

Comme si le nu s'est toujours vêtu....
Sur ses cahiers («plus de 300 », dit-il), sur de grands papiers, sur des bloc-notes s'alignent non des peaux tannées, ciselées, allongées, blanchies, colorées, cousues, mais des croquis de femmes nues. Presque sobres dans la grâce de leurs mouvements harmonieux et de leurs galbes bien tracés. Carrousel sensuel, un rien provocateur et coquin mais toujours d'une souveraine douceur et élégance. Chez Rochane, une trentaine de dessins de nus féminins (au crayon et au Bic, sans fusain, sanguine ou encre) d'une grande finesse et d'une délicatesse d'estampes.
Si Tamirian avoue être vaincu par l'esprit des femmes, son regard pour le beau sexe n'a rien de désincarné. Devant des modèles (Micheline, Fatmé) rompues au métier, son crayon prend toute la fluidité et la mélodie des corps des filles d'Ève. En des traits appuyés aux endroits sensibles comme pour palper et toucher une beauté fugace, insaisissable...
Mais cette chair radieuse, laiteuse, adipeuse, cette chair de femme aux seins offerts, au cou gracile, aux cheveux relevés ou dénoués, aux jambes fuselées, allongées ou recourbées, à la touffe discrète, aux fesses aplaties ou rebondies, à la chute de reins à faire damner ou un peu lourde, l'artiste la traque aussi ailleurs que dans un atelier. Comme Degas ou Toulouse-Lautrec, tout espace est propice à la chasse au trésor pour ce parfum des dames. En toute tendresse, dévotion et sensualité.
Ami d'Assadour, d'Antoine Berbari et de Zaven Hadishian (qui est son voisin), l'artiste avoue même que c'est Zaven qui peut le mieux parler de ses « coups de crayon ». Et c'est lui qui l'a encouragé dans cette voie.
À présent, ni hommage, ni tribut, ni fond de tiroir, ni vide-grenier, ou peut-être tout cela à la fois, mais au public de découvrir ce que les mains d'un fourreur haut de gamme peuvent aussi déceler et offrir. Comme si le nu est toujours du vêtu !

*L'exposition « Dieu créa la femme et Dikran Tamirian la sublima » des 30 dessins de Dikran Tamirian à la galerie Rochane (Saifi Village) se prolonge jusqu'au 22 octobre.

 

 

 

Trois quarts de siècle dans les ourlets d'un art

On évoque d'abord cette mince monographie, Petite histoire de la fourrure au Grand-Liban, que Dikran Tamirian a signée en 2000 pour jeter la lumière sur un univers de luxe dont les nombreux détracteurs se sont multipliés, défendant la vie des bêtes plus que les ourlets d'un art qui a ses secrets, ses artifices, ses coulisses, ses magnats, son précieux coût de travail et ses pécules sonnants jamais trébuchants !
De Gabriel Djinandji à Alexandre Sisco, en passant par Topdjian, Topakian, Sarafian, Chimanovian, Rose Mograbi, Moussalli, Mohammad Siblini et Moustfa, Nasrallah, la nomenclature accuse une ère d'un commerce florissant, d'une mode qui a fait fureur ainsi que les ires de Brigitte Bardot et de ses suffragettes !
De ses pérégrinations entre Berlin, Paris et Londres, le maître fourreur est formé en douceur, mais fermement, au métier par sa mère Mayranouch dont l'histoire de la jeunesse (plus invraisemblable que la plus improbable des fictions) est à couper le souffle, décédée au soir de la Saint-Vartan. Et qui n'a rien à envier, comme presque toutes les mères-courages arméniennes qui ont survécu au drame arménien, à l'atmosphère du Mayrig d'Henri Verneuil !

 

May Arida en Dikran Tamirian.

 


Infatigable travailleur, mordu au cœur par la vie, battant et survivant dans ses gènes, doigts fouilleurs et magiciens, regard de lynx, observateur impénitent du corps de la femme, Dikran monte vite en grade. Internationalement. Jusqu'à une collaboration avec la maison Dior. Et reste modeste. À Pierre Cardin qui le découvrait à travers une présentation comme « notre grand fourreur national » il eut cette réponse: « Facile d'être grand dans un petit pays... » Tout en ne lâchant jamais ce « petit » pays qui a fait voler en éclats et en poussière ses ateliers, ses points de vente, ses comptes en banque, ses dépôts, ses esquisses. Mais pas son inspiration où la femme du pays du Cèdre reste une muse incomparable.
Sous ses fourrures se sont succédé Dona Maria Sursock, Hélène Sursock, Jacqueline Tabet, Najla Saab (et une résurrection financière due à son mari cheikh Raja Saab qui le renfloua en 1980 en mettant la boutique du Summerland à sa disposition), Yvonne Boustros, Alice Sabbagh, May Arida. Et la liste de celles qui ont fait rêver le public par de fracassantes apparitions est loin d'être exhaustive. Plus de trois quarts de siècle dans la fourrure et le nom de Dikran Tamirian n'en finit pas d'étinceler.

Plus que de l'émotion, de l'aventure humaine et de la force de vivre dans le parcours rocambolesque de Dikran Tamirian qui expose aujourd'hui pour la première fois ses dessins de nus à la galerie Rochane*, mais qui a surtout connu la notoriété comme maître fourreur de la haute société libanaise. Un parcours marqué par les guerres, les exodes, les exils, les séparations, les destructions, la misère, les faillites, mais aussi les voyages entre Orient et Occident, la ténacité au labeur, le glamour, l'argent, le talent et l'art. La vie, dans toute sa gourmandise, comme profession et hobby.
Dans sa villa à trois étages de Bellevue, autrefois cossue mais aujourd'hui au jardin un peu en friche, à la salle de réception aux immenses dalles en marbre patinées du rez-de-chaussée, au coin cheminée diwan contant les soirées...
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