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Culture

« Je n’ai pas réalisé ce film pour provoquer, mais pour normaliser l’autre »

Focus

Sélectionné pour le Festival du film international de Beyrouth, « Wasp » de Philippe Audi-Dor a été interdit de projection. Le jeune réalisateur en a parlé avec « L'Orient-Le Jour ».

10/10/2015

On croyait avoir dépassé cette phase. On croyait que le Liban avait réussi à enfin briser les tabous après que certains films comme Tom à la ferme de Xavier Dolan eurent été projetés dans le cadre du BIFF il y a quelques années. On s'était trompé. Et c'est le jeune cinéaste Philippe Audi-Dor qui en a fait les frais. Invité à la quinzième édition du Beirut international film festival pour présenter son film Wasp, quelle n'a été sa surprise de le voir interdit de projection... au dernier instant. Révolté ? « Non, mais déçu », répond le jeune metteur en scène de 26 ans qui était enthousiaste à l'idée de présenter son premier long-métrage dans son pays natal et d'avoir une rencontre « intéressante » avec le public à la suite de la projection.

Pas de rencontre avec le Liban
Les responsables du festival se sont contentés de dire que le film n'a pas réussi à avoir la licence de projection. Mais alors, pourquoi avoir attendu si longtemps pour l'annoncer ? Et pourquoi la Sûreté générale ne s'est-elle pas simplement limitée à censurer certaines scènes jugées « inacceptables » ?
se demande Philippe Audi-Dor, qui avoue respecter la décision de la Sûreté, car il savait que son film (abordant le thème de l'homosexualité) était « à risques » dans un pays oriental. « Mais ils auraient pu se suffire d'enlever les trois scènes (un sein nu, un petit baiser entre le couple de gays et une scène où ils sont simplement au lit). Interrogé à propos de l'interdiction du film, le général Nabil Hannoun précise à L'Orient-Le Jour qu'il est erroné de dire que c'est la Sûreté qui interdit un film. Il y a d'abord un premier visionnage dans ses locaux. Ensuite, par décret ministériel, un comité est chargé de censurer ou de « recommander » la projection. Cette « recommandation » ou censure sera transférée au ministère de l'Intérieur qui dira son dernier mot. Toujours est-il que la décision semble encore une fois obsolète, disproportionnée et inappropriée. Ce à quoi répondra le général Hannoun par un laconique « Nous ne faisons qu'appliquer la loi. Nous ne pouvons nous permettre d'émettre notre propre jugement ».

Tartufe bien vivant
Les tartufes cherchant à cacher le sein sont toujours aux aguets. Dommage ? Sans doute. Car pour Philippe Audi-Dor, Wasp parle du thème universel de l'amour. « La sexualité est complexe en soi, note le jeune réalisateur. Elle est composée de différents aspects. L'identité de la personne, son comportement et ses désirs entrent en jeu. Si cette personne a certains comportements, elle peut éprouver, par ailleurs, et en cours de route, d'autres désirs. Mon film aborde donc le côté romantique de l'amour, mais aussi son côté noir. Qui se manifeste dans la tentation, la jalousie et les déceptions. Si Wasp raconte l'histoire d'un couple d'homosexuels dont l'un est attiré par une femme, tel n'est pas essentiellement le centre d'intérêt du film puisque je voulais décrypter ce "morse" de l'amour qui comprend plusieurs énigmes. » D'ailleurs, dit le jeune cinéaste, « certains angles resteront flous et n'auront pas de réponses. C'est au spectateur d'amener la sienne ». Et d'ajouter : « Je n'ai pas réalisé ce film pour provoquer mais pour normaliser l'autre, et expliquer que tout est possible dans l'amour. »
« Malgré cette déception, conclut Philippe Audi-Dor, mon film – à petit budget et mettant en scène des personnages portés par une équipe jeune – est aujourd'hui victorieux. Critiqué d'une part par la communauté gay anglo-saxonne et de l'autre par les conservateurs, Wasp a su faire passer le message. » Entre des murs d'incompréhension.

 

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Fiche d'identité

Le cinéaste
De mère libanaise et de père français, Philippe Audi-Dor a été élevé à Genève et a poursuivi ses études de cinéma en Angleterre. Après quelques courts-métrages, il vient de réaliser Wasp qui est passé au festival Film Out de San Diego et a obtenu les prix notamment du meilleur film international et de la meilleure actrice. Il vient de faire sa première à Raindance film festival.

Le film
« Wasp » signifie guêpe, car la guêpe peut piquer plusieurs fois et ne pas mourir comme l'abeille.
Produit par Blue Shadow, il est interprété par Simon Haycock, Elly Condron et Hugo Bolton.
Tourné dans le sud de la France, Wasp évoque La Piscine de Jacques Deray ou encore Swimming pool de François Ozon.

 

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NAUFAL SORAYA

Pas comme une impression de déjà-vu (ou vécu)??????

« Nous ne faisons qu'appliquer la loi. Nous ne pouvons nous permettre d'émettre notre propre jugement »: Mais vous ne pourriez pas être en train d'appliquer cette loi si, par définition, vous n'aviez pas jugé le film... La censure est supposée être appliquée après avoir porté un jugement sur une oeuvre, en principe...

Ou alors, vous êtes en train de prouver que vous censurez sans raison et sans jugement (ou jugeotte, plutôt)! La preuve...

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