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Des « Human* » de chez nous

Y a t-il plus jubilatoire que la formidable cavalcade à cru de ces enfants revêtus de couleurs sur le fond vert et bleu des vastes plaines mongoles ? Y a-t-il plus déchirant que les paroles sans émotion de cet homme taillé au burin d'infinies souffrances, qui se déclare simplement mort parce qu'il n'a rien à donner à sa famille qui meurt de faim ? Avec son documentaire éminemment artistique, Human, c'est un cadeau inestimable que Yann Arthus-Bertrand vient d'offrir une fois de plus à l'humanité. Trois ans de travail, de quête inlassable de beauté, de signes et de sens entre la splendeur des paysages terrestres et celle, bouleversante, des visages et des histoires humaines.

Cette succession d'images et de visages renvoie chacun à sa propre mémoire, tant l'image a ce pouvoir d'installer l'instant dans une sorte de passé flou, immémorial. N'ayant jamais su, pour ma part, réussir la plus simple photo, je m'interroge parfois sur ce curieux handicap. Quand j'y pense, je me souviens de ces portraits argentiques d'ancêtres toujours suspendus trop haut, sous un cadre de verre, dans les maisons et petits commerces de village. Trop haut, presque tout près du plafond comme pour les rapprocher du ciel où l'on voudrait qu'ils soient. Comme pour les installer une fois pour toutes dans ce nouveau statut où, « d'en haut », justement, il leur faut désormais veiller sur leur entourage et discrètement le surveiller. Il y a toujours dans une photo un peu de vie qui s'efface et rejoint les cendres du passé. En revanche, les images que consigne la mémoire sont infiniment plus lumineuses, mêmes déformées, même inexactes.

En regardant les visages de Human, me sont revenus avec émotion les traits tourmentés des personnes âgées que j'ai connues dans mon enfance. Comment dire les yeux verts de Kawkab, délavés quand elle avait pleuré, et ses joues ravinées, croyions-nous, par tant de larmes. Son fils, emprisonné pour quelque larcin, avait escaladé le mur et, claudiquant sur sa jambe fracturée, menait une vie de fugitif à l'ombre des grands arbres que l'on voyait au loin. Comment dire le voile noir de ces épouses, de ces mères, qui se bleutait avec le temps sur leurs longs cheveux blancs. Il y eut ce temps où les gens vieillissaient avec des visages qui racontaient des vies modestes mais pleines, et des vêtements qui disaient leurs deuils sans fin. Leur fidélité, affichée dans cette usure, les illuminait comme un joyau. Comment raconter Saisben, le cireur qui hantait la place, sa bosse qui le cassait en deux, son sourire si joyeux sur sa dent unique, sa pauvreté tout aussi incommensurable que son amour pour sa femme qui l'aidait et le soignait comme elle pouvait, s'amusant de leur couple insolite au point de pousser des youyous quand les gens les regardaient passer, elle à son bras, heureuse et fière. Je me souviens aussi de Jamil, si maigre, mais riche d'un vieux vélo noir et lourd sur lequel il livrait les courses. Le regard de sa mère, quand il rentrait...

Yann Arthus-Bertrand a alterné visages et paysages pour permettre une plage de contemplation, une respiration profonde au grand air, après une succession de témoignages rendus plus poignants par l'intensité des expressions. De paysages, que nous reste-t-il ? Peu de photos sont aussi douloureuses que celles du Liban d'avant-guerre. Il nous semble que ce pays s'efface. Terre et hommes. Les guerres nous ont rendus différents, indifférents. Nos sens ont tout à réapprendre. Il y va de notre humanité.

*Human, documentaire de Yann Arthus-Bertrand, diffusé sur Fr2 le 28 septembre.

Y a t-il plus jubilatoire que la formidable cavalcade à cru de ces enfants revêtus de couleurs sur le fond vert et bleu des vastes plaines mongoles ? Y a-t-il plus déchirant que les paroles sans émotion de cet homme taillé au burin d'infinies souffrances, qui se déclare simplement mort parce qu'il n'a rien à donner à sa famille qui meurt de faim ? Avec son documentaire éminemment artistique, Human, c'est un cadeau inestimable que Yann Arthus-Bertrand vient d'offrir une fois de plus à l'humanité. Trois ans de travail, de quête inlassable de beauté, de signes et de sens entre la splendeur des paysages terrestres et celle, bouleversante, des visages et des histoires humaines.
Cette succession d'images et de visages renvoie chacun à sa propre mémoire, tant l'image a ce pouvoir d'installer l'instant dans une sorte de passé...
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