Ahmad et Mohammad, deux frères, ont la trentaine. Mariés, avec des enfants, ces Égyptiens habitent cependant toujours chez leur mère, car leur maigre salaire ne leur permet pas de se payer l'un des innombrables appartements vides du Caire. Dans leur quartier pauvre du centre de la capitale, les immeubles décrépis et surpeuplés s'alignent le long de ruelles étroites jonchées d'ordures.
Ailleurs, de véritables « villes fantômes » ont poussé comme des champignons, notamment dans les quartiers périphériques qui gagnent sur le désert : sur des kilomètres, des milliers de tours aux façades inachevées restent désespérément vides. Sans compter les villas de luxe dans d'immenses complexes sécurisés, avec golfs et piscines, dont une majorité est inhabitée.
C'est le paradoxe du Caire, l'une des premières mégalopoles d'Afrique avec plus de 20 millions d'habitants. Près de la moitié de la population s'entasse dans des quartiers informels insalubres alors qu'en 2013, le ministre du Logement avait affirmé que 30 % des habitations de la capitale étaient vides, selon des déclarations rapportées par le quotidien étatique al-Ahram. Si ces logements sont vides, c'est parce que les propriétaires les considèrent seulement comme un investissement ou parce qu'ils n'ont pas d'accès à l'eau ou à l'électricité, car les nouveaux quartiers dans lesquels ils se trouvent ne sont pas encore raccordés, expliquent des experts.
En 2011, après la révolte qui chassa l'ex-président Hosni Moubarak du pouvoir, le gouvernement avait annoncé la construction d'un million de logements sociaux sur cinq ans, destinés aux plus défavorisés, assortis de subventions et de crédits aux taux d'intérêt avantageux. Avec le chaos politique qui a suivi, le projet a pris du retard, reconnaît un responsable du ministère du Logement, Khaled Abbas, affirmant qu'à ce jour, seuls 70 000 de ces logements sociaux ont été achevés. Il précise que « des conditions spécifiques » ont été établies pour s'assurer que ces appartements servent « la classe sociale qui en a besoin », notamment un plafond de ressources qui doit permettre aux plus pauvres de s'y loger.
Mais selon les experts, le prix de vente et les conditions requises pour obtenir un prêt bancaire font que les plus pauvres ne peuvent acheter. Dans un pays où 26 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, « les logements disponibles sont des logements de luxe », déplore Manal al-Tibi.
Pour Yahia Chawkat, urbaniste et cofondateur du centre d'études indépendant 10-Tooba, les autorités ont par ailleurs encouragé l'inflation des prix de l'immobilier en poursuivant une politique de dérégulation du marché. Il explique qu'en 2007, un décret ministériel avait levé quasiment toutes les restrictions imposées aux étrangers concernant l'acquisition de terrains en Égypte, attirant ainsi des investisseurs venus notamment des pays du Golfe : le prix des terrains dans les « villes nouvelles » des quartiers périphériques du Caire a alors quadruplé entre 2007 et 2013.
Tony GAMAL-GABRIEL/AFP


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