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Économie - Emploi

Liban recherche infirmières désespérément

Malgré une offre hospitalière conséquente, le Liban compte de moins en moins d'infirmières qualifiées pour assurer les soins. Diagnostic d'un mal paradoxal, dans un pays gangrené par le chômage de ses jeunes.

En 2013, 18 % des infirmières libanaises qualifiées travaillaient à l’étranger. Photo giorgiomtb/Bigstock

Le constat est bien connu : parmi les nombreux maux qui affligent l'économie libanaise, l'inadéquation persistante entre l'offre et la demande d'emploi s'avère particulièrement problématique dans un pays où le taux de chômage des jeunes est estimé aux alentours de 35 % par la Banque mondiale. Selon le rapport du programme Miles présenté par la Banque mondiale et le ministère du Travail en 2011, le Liban devrait ainsi créer cinq à six fois plus d'emplois par an pour absorber la demande sur le marché de l'emploi. Or de nombreux secteurs demeurent pourtant en pénurie de main-d'œuvre. C'est particulièrement le cas du secteur infirmier, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes dans un pays longtemps qualifié « d'hôpital du Moyen-Orient. » « Aujourd'hui, les hôpitaux libanais ont besoin d'environ 14 000 infirmières qualifiées, alors que nous n'en comptons que 7 000 environ. Il nous est donc impossible d'élargir certains services hospitaliers qui manquent de lits, comme les urgences ou les soins intensifs, du fait de ce problème de main-d'œuvre », déplore Sleiman Haroun, président du syndicat des hôpitaux privés au Liban. Selon lui, il y aurait environ une infirmière pour 2,5 médecins au Liban, alors que dans les pays de l'OCDE ce ratio est inversé, à 2,8 infirmières pour un médecin en 2011. Résultat, « alors qu'il devrait y avoir une infirmière pour 4 patients, au Liban, une infirmière s'occupe en général de 10 patients », explique Nuhad Yazbeck Dumit, présidente de l'ordre des infirmiers au Liban.

Des formations délaissées
Plusieurs raisons expliquent cette pénurie. La première se trouve du côté de la formation. « Très peu d'étudiants souhaitent se diriger vers cette filière, car ce métier n'est pas considéré, à tort, comme "noble" », explique Sleiman Haroun. De fait, en 2011, ils étaient 9 214 étudiants à s'inscrire dans cette filière, soit 17 % de moins qu'en 2010 selon une étude menée en 2013 par le Consultation et Research Institute (CRI), en partenariat avec l'agence française de développement. Ces formations aux soins infirmiers sont soit dispensées par l'université et sanctionnées par une licence, soit par des écoles techniques, qui délivrent un baccalauréat technique ou et un diplôme professionnel de deux ans (TS). Selon une étude publiée par l'Université américaine de Beyrouth (AUB) en 2013, 47 % des infirmières au Liban sont diplômées d'un cursus universitaire alors que 53 % sont lauréates d'écoles techniques. Un problème car l'enseignement technique est généralement mal vu par les recruteurs. « Les entreprises préfèrent recruter des lauréats universitaires et se dirigent vers les jeunes diplômés du technique lorsqu'ils n'ont pas le choix, et les hôpitaux de renom sont en général des hôpitaux universitaires et donc recrutent dans leur propre vivier », explique Ziad Hamdan, le consultant qui a mené l'étude du CRI.
Si la formation séduit peu les étudiants, c'est sans doute aussi du fait des conditions de travail difficiles du métier : surcharge de travail – naturellement entretenue par la pénurie d'infirmiers –, accès inégal aux prestations sociales, faibles rémunérations, etc. Selon la grille salariale recommandée par l'ordre des infirmiers, « le salaire des jeunes diplômés d'un cursus universitaire en sciences infirmières ne doit pas descendre en dessous de 1 000 dollars par mois. Mais la majorité des infirmières est sous-payée, et, dans les régions reculées, ce salaire peut se situer entre 250 et 300 dollars par mois », se désole Nuhad Yazbeck Dumit, qui voudrait voir cette grille salariale consacrée par la loi. Et encore, ces montants ne visent que les détenteurs d'un diplôme universitaire, qui jouissent généralement d'un salaire 10 à 15 % plus élevé que les diplômés des établissements techniques, selon l'étude du CRI.

Émigration de masse
Du coup, deux infirmières sur trois souhaitent quitter leur poste dans les trois ans alors qu'un jeune diplômé sur cinq affirme vouloir partir pour l'étranger – notamment dans les pays du Golfe – pour exercer, selon l'étude de l'AUB. Les raisons évoquées sont essentiellement les conditions de travail, les maigres salaires, l'environnement de travail et de meilleures opportunités à l'étranger. En 2013, 18 % des infirmières qualifiées travaillaient à l'étranger. « La pénurie d'infirmières qualifiées est un phénomène que connaissent également les pays d'Europe par exemple », explique Sleiman Haroun. Résultat, ces derniers se tournent vers les viviers étrangers : « Comme ils proposent de meilleures rémunérations et conditions de travail, les infirmières qualifiées libanaises préfèrent quitter le Liban pour travailler dans ces pays ou ceux du Golfe. »
Si le Liban peut difficilement rivaliser sur le plan salarial avec cette concurrence internationale, les professionnels mettent en avant d'autres pistes pour améliorer l'employabilité dans le secteur. La première consisterait à réorganiser le recrutement des infirmières en fonction de leur diplôme, afin de mieux valoriser la profession, selon ses promoteurs. L'idée n'est pas nouvelle : un projet de loi a été soumis au Parlement en 2000 afin de moderniser les dispositions de la loi de 1979, mais il s'est perdu dans les limbes parlementaires. Il visait à mettre en conformité la main-d'œuvre infirmière aux normes internationales, en classant cette profession en trois catégories : les infirmières spécialisées – titulaires d'un master –, les infirmières – recrutées après la licence – et les assistantes infirmières, titulaires d'un baccalauréat technique. Une classification qui priverait donc les lauréats d'un diplôme technique du statut d'infirmier... Or, pour Ziad Hamdan, c'est précisément la piste inverse qu'il faudrait suivre, en privilégiant « une stratégie d'amélioration de la qualité et de l'image de l'enseignement technique au Liban ». De son côté, l'ordre des infirmiers du Liban affirme travailler, en collaboration avec le ministre de la Santé publique et le syndicat des hôpitaux privés, à la rédaction d'une convention collective devant permettre de meilleures conditions de travail.

 

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