Le 14 janvier 1972, meeting nocturne des leaders estudiantins de l’UL devant la statue des Maryrs.
Douze mille étudiants sont appelés à se rendre aux urnes aujourd'hui afin de désigner les 134 représentants des sections des huit facultés de l'Université libanaise (droit ; lettres ; pédagogie ; sciences sociales ; sciences ; beaux-arts; administration et gestion des entreprises ; journalisme) au Conseil de l'Union des étudiants de l'UL (Uneul).
En dépit du regroupement de la gauche au sein du « Front étudiant démocratique » qui, à l'ouverture de la campagne électorale, lundi dernier, avait pu servir de point de repère, la situation demeure confuse à quelques heures même du scrutin, et les formations étudiantes elles-mêmes sont incapables de fournir des indications, même vagues, sur l'issue du scrutin.
Encore une fois, comme chaque année, l'affrontement oppose la gauche et la droite. Mais alors que les élections l'année dernière avaient opposé une droite unie à la gauche désarticulée, la situation se présente en principe cette année de façon inverse : les différentes « forces progressistes » ont fait cause commune autour d'un programme électoral minimum ayant pour but de « doter l'Uneul d'une direction capable d'assumer ses responsabilités prioritaires » tout en « écartant les forces réactionnaires hostiles au développement de l'UL des postes de commande de l'Union ». En face, on trouve d'abord le Mouvement de l'Éveil (Mouvement de la jeunesse libanaise), ensuite la fraction Yammine (direction générale – mouvement dissident de l'Éveil) contrôlée par les Kataëb et, enfin, les sociaux nationalistes (ces derniers rejetés par la gauche et refusant eux-mêmes une alliance avec la « droite traditionnelle » ). Ces trois groupements n'ont pas trouvé au niveau de leurs directions respectives un terrain d'entente.
Cependant, à l'intérieur même de ces deux grands regroupements, la situation se présente de façon plus complexe sur chaque campus et les intérêts sont différents selon les facultés.
Au sein du « Front étudiant démocratique » : constitué presque à la veille des élections, ce front, outre des formations mineures (nassériens de gauche, baassistes ou socialistes du Parti de l'action) regroupe les deux principales organisations de gauche sur le campus de l'UL : les Comités d'action (contrôlés par l'Organisation d'action communiste au Liban) et l'Union de la jeunesse démocratique (organisation de jeunesse du PCL). Le regroupement tardif a empêché la constitution à l'échelon de chaque faculté de listes fortement charpentées. L'alliance entre les deux fractions est d'ailleurs précaire car elle ne repose que sur une « rencontre tactique momentanée » et non sur un programme d'action postélectoral. Cela d'autant plus que, à l'échelon national, ces deux organisations se disputent le leadership du mouvement communiste.
Des tiraillements
Au sein donc de l'alliance elle-même, l'« UJD » et les « CA » tentent de s'adjuger le contrôle du « Front ». Ainsi, les communistes de l'UJD essaient d'imposer leurs propres candidats au sein de la liste commune ou opposent leur veto à ceux des autres groupements de l'alliance, contrevenant ainsi, selon leurs alliés, aux dispositions du programme minimum qui prévoient la candidature des étudiants « ayant le plus de chances de l'emporter ».
Ces manœuvres ont empêché jusqu'à hier soir la constitution, dans certaines facultés, des listes présentées par le « Front étudiant démocratique ».
Au sein de la droite : là, les organisations mineures sont celles des sociaux nationalistes, des nationalistes libanais et du groupe « Mikhaïl Daher » (fraction dissidente du comité exécutif en exercice contrôlé par l'Éveil). Mais deux forces principales se partagent encore ici les suffrages : la fraction Yammine (c'est-à-dire la fraction dissidente de l'Éveil, qui regroupe les Kataëb et quelques PNL ou BN) et le Mouvement de l'Éveil (Mouvement de la jeunesse libanaise). Si, à la base, l'électorat de ces deux fractions est identique, le programme des directions des deux mouvements est sensiblement divergent. Le but principal de la « fraction Yammine » est de barrer la route à la gauche (tout en discréditant le Mouvement de l'Éveil), les revendications d'ordre purement syndical devenant secondaires, à l'inverse de l'Éveil dont le programme électoral coïncide avec le programme d'action syndicale.
Les « bastions » électoraux des deux groupes ne sont d'ailleurs pas les mêmes et il est probable qu'ils n'auront pas à s'affronter sur un même campus. Le « fief de l'Éveil » (très disputé d'ailleurs) se trouve être à la faculté de pédagogie, tandis que le « fief Yammine » est constitué par la faculté de droit (ici la bataille sera dure entre la gauche et la droite).
Restent les nassériens de l'Union des forces du peuple travailleur » (UFPT) à qui feront défaut ceux de l' « Union des forces nassériennes » qui ont pris parti pour le « Front de gauche ». Les membres et sympathisants de l'UFPT n'ont pas pris position à l'échelon de l'université. Selon certaines rumeurs circulant hier, ils auraient projeté de s'allier, selon les campus, soit à l'Éveil, soit à la « fraction Yammine ».
Aux derniers sondages, hier soir, la situation se présentait de la façon suivante dans chaque faculté :
l À la faculté de droit : la bataille se déroulera entre la liste de la gauche et celle de la fraction Yammine. 33 sièges sont à pourvoir.
l À la faculté de pédagogie : la liste du Mouvement de l'Éveil disputera le contrôle de la section à la liste de gauche. Les deux groupes se partageront probablement les 18 sièges.
l À la faculté des sciences : 17 sièges. La bataille sera dure entre l'Éveil et le « Front de gauche ». Selon les observateurs, les sièges pourraient être répartis par moitié, mais des impondérables dus au panachage pourraient surgir.
l À la faculté des lettres : 22 sièges. La liste de gauche, qui affrontera l'Éveil auquel se sont ralliés les nassériens de l'UFPT, n'a pas encore été formée, les communistes de l'UJD, qui considèrent que cette faculté constitue l'un de leurs fiefs, n'ayant pas réussi à se mettre d'accord avec les autres organisations de gauche. Mais une liste du « Front de gauche » pourrait être constituée, en dernière minute, ce matin.
l À la faculté des sciences sociales : 22 sièges. La situation est la même qu'à la faculté des lettres.
l À la faculté de gestion des entreprises : 6 sièges. Liste de gauche contre celle de l'Éveil et des nassériens.
l À la faculté de journalisme : 9 sièges. La situation est confuse car le « Front de gauche », l'Éveil, la fraction Yammine (Kataëb) et les nassériens ont présenté leurs candidats à la fois. Des retraits pourraient être opérés toutefois ce matin même.
l À la faculté des beaux-arts : 17 sièges. La bataille a lieu, en principe, entre le « Front de gauche », la fraction Yammine (Kataëb-PNL) et l'Éveil. Ces deux derniers groupements n'ont pas encore précisé s'ils faisaient cause commune. Les beaux-arts étant la seule faculté de l'UL où les liens individuels continuent de jouer un rôle direct dans le domaine électoral, et tout pronostic concernant ce campus est pratiquement impossible.
Outre les questions de programme et d'options politiques ou syndicales de base, la force ou la faiblesse, et le degré d'audience de chaque organisation, un facteur d'habitude méconnu, jouera aujourd'hui un rôle d'une grande importance sur le campus de l'UL : la capacité de chaque organisation à mobiliser ses sympathisants et à leur assurer leur déplacement jusqu'aux salles de vote. De très nombreux étudiants vivent, en effet, en province et il ne leur est pas toujours possible de se rendre dans la capitale (inscrits à l'UL et pour la plupart enseignants, ils ne s'y rendent qu'une ou deux fois par semaine).
Le scrutin d'aujourd'hui constitue pour chacune des formations de l'UL un « test d'audience » auprès de la masse des étudiants. La bataille électorale prend cependant une dimension extra-universitaire car elle est d'importance pour tous les mouvements ou les partis (à gauche ou à droite), qui contrôlent les organisations étudiantes. De l'issue du scrutin dépend, en effet, la neutralisation du mouvement étudiant à l'UL ou alors son irruption sur la scène nationale.
Rudolf EL-KAREH
14 janvier 1972
La gauche semble l'emporter à l'UL
Aux élections de l'UL qui se sont déroulées dans une atmosphère particulièrement mouvementée, hier, c'est l'alliance de la gauche, le « Front étudiant démocratique », qui semble l'avoir emporté. Mais le résultat définitif du scrutin ne sera connu que ce matin. Le « Front » regroupe les « Comités d'action » (contrôlées par l'OACL), l'Union de la jeunesse démocratique (PCL), les deux Baas (Kifah al-talaba) et le PSP. Dans six facultés sur huit (droit, pédagogie, journalisme, beaux-arts, sciences sociales, sciences administratives), la gauche a remporté 39 sièges. La « fraction Yammine » du Mouvement de l'Éveil (regroupant Kataëb, PNL et BN) a obtenu 20 sièges. L'Éveil (Mouvement de la jeunesse libanaise) en a obtenu 14, les sociaux nationalistes (ex-PPS) 3, et les nassériens 2. 8 indépendants sont apparentés à la traction Yammine et 9 à la gauche. À l'heure de mettre sous presse, les résultats du scrutin n'avaient pas été officiellement publiés à la faculté des sciences et dans celle des lettres. Cependant, on apprenait que dans cette dernière faculté, en 2e, 3e et 4e année, le « Front de gauche » avait déjà obtenu 18 sièges contre 1 seul au Mouvement de l'Éveil.
15 janvier 1972


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