X

Liban

Le Kesrouan face à la crise : mesures « exceptionnelles » et désaccords

Déchets ménagers

L'impossibilité de trouver des solutions au niveau du caza oblige certaines grandes municipalités à débourser de lourdes sommes pour se débarrasser des ordures.

13/08/2015

Des déchets au bord des routes, des décharges improvisées dans certaines vallées, des conflits qui éclatent autour de terrains de stockage... Le Kesrouan est, comme toutes les autres régions dépendant précédemment de la décharge de Naamé, frappé de plein fouet par la crise des déchets qui a éclaté avec la fermeture de cette décharge depuis le 17 juillet dernier. Une crise qui a déjà provoqué de nombreux éclats entre les municipalités, selon les dires de Nouhad Naufal, président de la Fédération des municipalités du Kesrouan et président du conseil municipal de Zouk Mikaël.

« J'ai invité les présidents des conseils municipaux à une réunion il y a une dizaine de jours, afin de tenter de trouver une solution commune et d'éviter une pollution généralisée, raconte M. Naufal à L'Orient-Le Jour. Il est très vite devenu clair que personne ne voulait d'ordures chez lui, préférant les voir déversées chez le voisin. Même ceux qui ont fait preuve de bonne volonté ont eu à faire face à une opposition dans leur propre localité : le président du conseil municipal de Rachine, à titre d'exemple, a proposé de consacrer un terrain d'un million de mètres carrés pour y disposer temporairement les déchets du caza. Quand il est retourné chez lui, il a fait face à une quasi-émeute, alors même qu'aucune décision n'avait été prise. »

Les refus se sont ainsi succédé dans les différentes régions, selon lui, sur des bases qui sont tout, sauf environnementales. « Même les anciennes carrières ne sont plus aptes à accueillir des déchets, puisque leurs alentours sont désormais habités, dit-il. Nous avons consulté en vain le Conseil du développement et de la reconstruction (CDR) et les ministères de l'Environnement et de l'Intérieur. »
Aucune solution n'est donc envisageable au niveau du caza. « J'ai fini par publier un communiqué demandant à chaque municipalité de s'occuper de ses propres déchets, affirme M. Naufal. Cela provoque souvent des catastrophes : j'ai pu constater que les déchets jonchent les routes de montagne par exemple. »

Que fait-il à Zouk Mikaël, sa propre municipalité ? L'entreposage des déchets dans un terrain sur la côte a soulevé un grand mécontentement populaire. « Nous avons effectivement utilisé un terrain sur la côte, un parking qui a été mis à notre disposition par un propriétaire privé, répond-il. Mais cela fait deux soirs que les camions d'une société privée transportent tous ces déchets vers une destination lointaine, au rythme d'une quarantaine de charges par soir. » Quelle est cette société privée et comment a-t-elle accès à une décharge alors même que l'État n'arrive pas à en imposer dans les régions ? Les réponses de M. Naufal restent évasives. Il dit préférer ne pas donner le nom de la société et assure ne même pas s'être enquis de la destination des déchets. « J'ai juste besoin de sortir ma région de cette impasse dans laquelle elle a été mise, affirme-t-il. Si les déchets étaient restés plus longtemps près des maisons, nous aurions eu une révolte sur les bras. »

 

(Lire aussi : Des habitants de Raboué se plaignent d'une « décharge improvisée »)

 

Sociétés fantômes et destinations mystérieuses
Interrogé sur ce qu'une grande municipalité comme Jounieh fait des déchets collectés dans ses rues, Antoine Frem, président du conseil municipal, donne une réponse étrangement similaire à celle de son homologue de Zouk. « Nous avons décidé de placer temporairement les déchets de la ville, qui sont collectés par Sukleen, dans un terrain côtier », dit-il. Le choix de ce terrain a été critiqué pour sa proximité d'un vieux pont antique et de la côte... « Que voulez-vous qu'on fasse ? Nous n'avions pas d'autre choix, dit-il. Qu'est-ce qui vaut mieux ? Laisser toute la ville polluée en exposant la santé de la population, ou concentrer la pollution dans un endroit bien déterminé et bien connu ? Nous avons bien sûr choisi la seconde option. D'ailleurs, les ordures n'y restent pas indéfiniment, elles sont collectées régulièrement. »

Tout comme M. Naufal, M. Frem évoque des sociétés privées qui emmènent les déchets vers des destinations lointaines que personne ne connaît vraiment. S'il est compréhensible que les municipalités, mises au pied du mur, cherchent des solutions, on ne peut que se poser une question : comment ces « sociétés » ont-elles accès à des terrains pour y déposer les déchets alors que l'État peine à imposer des sites de décharges ?
Raja Noujaim, militant de la société civile, apporte un élément de réponse. « Ce phénomène n'est pas du tout nouveau, dit-il. Il existe depuis longtemps, hors de Beyrouth et du Mont-Liban. Sinon comment les quelque 670 dépotoirs illégaux dans le pays, dont le ministre de l'Environnement parle régulièrement, seraient-ils apparus ? Ce qui est nouveau, c'est que la région géographique couverte par ces gens-là s'est considérablement agrandie, avec toute la zone précédemment desservie par la décharge de Naamé. »
Concernant cette prolifération de dépotoirs à travers le pays, il pointe du doigt « l'irresponsabilité du ministère de l'Environnement, tout comme des appareils de sécurité du ministère de l'Intérieur, qui n'avaient pas su avant cette crise combattre ce phénomène (en déposant plainte par exemple)et ne le feront certainement pas maintenant ».

 

(Reportage : À Zouk Mosbeh, une installation de tri éphémère pour donner l'exemple)

 

Un budget largement insuffisant
Pour M. Frem, l'heure n'est pas aux questions. « Nous sommes en période de crise, il faut des solutions exceptionnelles, surtout en l'absence d'initiatives venant du gouvernement », dit-il. Toutefois, ces mesures exceptionnelles ne s'accompagnent pas d'un budget conséquent. Autant M. Frem que M. Naufal insistent sur ce point. « Nous payions 150 dollars par tonne pour les services de Sukleen, souligne M. Frem, se basant sur un tableau de l'évolution des prix depuis 1997 jusqu'en 2015. Jounieh produit environ cent tonnes par jour, cela revient à dire que le budget quotidien pour la compagnie était de 15 000 dollars, prélevés directement par l'État dans la Caisse autonome des municipalités. Or aujourd'hui, Sukleen ne fait que ramasser les déchets, une opération dont le coût devrait s'élever à environ 50 dollars la tonne. Nous dépensons en plus une centaine de dollars pour nous en débarrasser. En toute logique, nous demandons au gouvernement et au CDR, après s'être acquittés de la somme due à Sukleen, de débourser le reste aux municipalités. Sinon, je ne sais combien de temps nous pourrons tenir, d'autant plus que nous dépensons l'argent qui devait être consacré aux projets de la ville. »

M. Naufal se plaint lui aussi d'un coût très élevé rien que pour garder la localité propre : un million de livres par camion de déchets à transporter hors de la zone de stockage. « Les autorités devraient débourser l'argent qu'elles nous doivent de la Caisse autonome des municipalités, dit-il. Mais ce n'est pas tout : la source de fonds la plus importante provient des rentrées du secteur de la téléphonie mobile. Or rien n'est fait pour monnayer les efforts des municipalités auxquelles on a légué ce fardeau du jour au lendemain. »

 

(Infos pratiques : Qui contacter pour recycler les déchets triés)

 

« Pas de sérieux »
Dans l'immédiat, les deux responsables municipaux interrogés disent aspirer à instaurer rapidement un système de tri à la source dans leurs localités, même si la vision semble plus précise à Zouk Mikaël qu'à Jounieh. « Nous sommes en train de distribuer des sacs de trois couleurs, l'un pour les déchets organiques, le second pour les produits recyclables tels le verre, le plastique, etc. et le troisième pour les papiers et cartons, dit M. Naufal. Nous venons de lancer cette initiative, nous espérons que les habitants seront coopératifs. Nous étudions la possibilité d'une collecte séparée, à des moments différents de la semaine. Le conseil municipal se réunit jeudi (aujourd'hui) pour débattre des moyens de mobiliser les forces vives : scouts, paroisses... »

Une tentative de réduire le volume des déchets, donc. Mais dans l'absolu, M. Naufal broie du noir. « La solution définitive tarde à se profiler en l'absence de sérieux, dit-il. Comment expliquer que l'appel d'offres pour la région Metn-Kesrouan-Jbeil ait été finalisé il y a un mois (ndlr : c'est la première région à avoir reçu des offres de sociétés privées pour la gestion des déchets, l'ouverture des plis pour Beyrouth n'ayant eu lieu que le vendredi dernier) sans que les résultats n'aient encore été annoncés ? »
Interrogé sur une solution à plus long terme, il a estimé que « les municipalités peuvent s'acquitter du ramassage, du nettoyage et du transport, à condition que les autorités leur débloquent un budget suffisant et leur indiquent une décharge pour les déchets qui ne pourront être traités ».

M. Frem pense lui aussi que, si on donnait les moyens adéquats aux municipalités, celles-ci auraient pu lancer des projets plus écologiques pour un traitement local, avec tri, recyclage, production d'énergie... « Toutefois, au point de vue de la décentralisation, les municipalités ne sont que des esclaves, déplore-t-il. Pour enregistrer une voiture, il nous faut l'assentiment du ministère de l'Intérieur. Que serait-ce alors pour contracter un prêt par exemple ? »
Le président du conseil municipal de Jounieh se dit favorable à la gestion des déchets par des compagnies privées – même s'il se défend de réfléchir de la sorte suite à la participation de l'industrie familiale, Indevco, à l'appel d'offres pour la région Metn-Kesrouan-Jbeil. Toutefois, il préconise « une approche transparente, avec des bilans réguliers et clairs, et la participation de commissions populaires à l'action de ces entreprises, à l'instar de ce qui se passe à l'étranger ».

 

---

 

Une grève au port contre le stockage des ordures

Les employés et les ouvriers du port projettent de faire grève demain pour protester contre les informations faisant état de l'utilisation d'un terrain dans l'enceinte du port, pour le stockage des déchets de la capitale. Ce terrain était auparavant employé comme parking.
Béchara Asmar, président du syndicat des ouvriers et des employés du port, a confirmé à l'agence al-Markaziya qu'« une grève est prévue pour demain (aujourd'hui) », insistant sur « la nécessaire présence de tous les employés au sit-in qui aura lieu devant le siège de l'administration ». Il a appelé « tous les responsables concernés à trouver les solutions adéquates rapidement, sans jeter les ordures dans l'enceinte du port », menaçant « d'une grève ouverte ».
Rappelons qu'un terrain de La Quarantaine est utilisé depuis quelques semaines pour le stockage des ordures de la capitale, mais qu'il est déjà presque saturé. Aucun responsable n'a annoncé à ce jour qu'un autre terrain a été désigné pour le stockage, supposé temporaire, des déchets. Le gouvernement, quant à lui, n'a pas encore désigné de site de décharge hors de la capitale, après de multiples refus qui sont parvenus des régions.
La possibilité d'utiliser ce terrain au port de Beyrouth, pour stocker les déchets de la capitale, avait déjà été évoquée la veille par le député Michel Pharaon. Celui-ci se dit « horrifié » par ce qui se passe. Interrogé par L'Orient-Le Jour, M. Pharaon précise que la plus grande urgence est de veiller à bien empaqueter les déchets de manière à ce qu'ils soient prêts à être soit stockés proprement, dans n'importe quel terrain, soit envoyés en décharge quand celle-ci sera disponible, soit exportés. Des solutions qui, toutes, tardent à se concrétiser. Selon le député, il y a un moyen d'importer des machines rapidement pour mieux disposer des déchets. Il demande par conséquent aux ministres concernés d'y procéder au plus vite.

 

Lire aussi
Entre ONG et municipalités, une collaboration locale pour le tri et le recyclage

L'Association libanaise pour la transparence prône une « culture du recyclage »

De la benne à ordures beyrouthine à la Chine, l'épopée d'une bouteille en plastique

 

Repères
Décharges et incinération : le décryptage de deux écologistes

Comment, en pleine crise, réduire le volume des ordures chez soi

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA SCHIZOPHRÉNIE FRAPPE TOUS LES ABRUTIS DE CE PAYS ! CHAGLOU IL 3ASFOURIYÉ... TROP DE CLIENTS...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Qu'en pensent les moines-érudits de Bkirkih ?

NAUFAL SORAYA

Si personne n'en veut, on règle ce problème de quelle manière?

Que chacun fasse un effort à son niveau, à commencer par apprendre à moins consommer et jeter...

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants