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De la benne à ordures beyrouthine à la Chine, l'épopée d'une bouteille en plastique

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Rita SASSINE | OLJ
03/08/2015

La vie d’une bouteille en plastique ne finit pas, une fois son contenu consommé, dans la poubelle. Bien au contraire. A partir du moment où elle touche le fond de la benne, c'est une nouvelle aventure qui commence pour elle. 

Une fois vidée de son contenu, la bouteille rejoint tout un tas de déchets dans les poubelles, le tri à domicile n’étant toujours pas entré dans les mœurs de la grande majorité des Libanais, faute, notamment, d'un engagement politique, de campagnes de sensibilisation (voir, sur le sujet, les propositions de Paul Abi Rached, président de l'association Terre-Liban), ou encore de mesures pratiques appropriées.


Pourtant, le tri à domicile des déchets ménagers est le point de départ du règlement de la crise des déchets solides au Liban. 4.300 tonnes de déchets produits chaque jour "dont 80% finissent dans des décharges ou sont jetés dans la nature", selon un rapport du Programme des Nations Unies pour le développement (MOE/UNDP/ECODIT 2011) cité dans "Oxygène", le supplément environnemental de L'Orient-Le Jour.


Les bouteilles en plastique, dont la majorité sont fabriquées en polyéthylène téréphtalate (PET), un plastique transparent et léger, font partie de ces déchets ménagers pouvant être recyclés.

Le plastique PET est le plus couramment utilisé dans l'industrie textile. Recyclé en fibres, il entre dans la fabrication de tee-shirts, pulls, coupes-vent, tapis, ou peut faire office de rembourrage d'oreillers... Le PEhd, matériau des bouchons des bouteilles, entre dans la fabrication des cageots à légumes, des bacs à fleurs, des tuyaux, des poubelles...

Si à la maison, les Libanais ne séparent pas les bouteilles des autres déchets ménagers (papier, verre, déchets organiques...), ceux-ci sont tout de même triés, mais plus tard, parfois par des associations humanitaires ou environnementales, mais le plus souvent par les pros du business.

Au niveau associatif, Arcenciel, par exemple, récupère les bouchons des bouteilles en plastique et les revend à des usines de recyclage contre l'achat de chaises roulantes.

Dans la catégorie pro, le triage et le recyclage des déchets se fait via deux circuits parallèles, l'un formel, l'autre informel, qui convergent souvent vers la même fin.

Dans le circuit informel, les premiers acteurs à entrer en scène sont les ramasseurs/trieurs d’ordures. Les ramasseurs sont ces hommes, parfois des enfants, qui extirpent des grandes bennes à ordures vertes disposées le long des trottoirs de Beyrouth, plastique, canettes en aluminium, ou encore morceaux de ferraille...

Étrangers (Syriens, Égyptiens, Palestiniens...) pour la plupart d'entre eux, les collecteurs d’ordures vivent dans les poubelles la plupart du temps et dans la peur. S'ils travaillent au grand jour, ils préfèrent éviter les questions, conscients que leurs patrons, les "moallems", autres acteurs de cette filière informelle, préfèrent qu'ils ne s'étendent pas sur ce business bien souvent non déclaré.

"Comprenez-nous, nous ne pouvons pas perdre notre travail, aussi dégoûtant soit-il !", lâche un ramasseur de bouteilles en plastique à Achrafieh pour justifier son refus de répondre à toute question. Même silence du côté des moallems, qui préfèrent rester en mode incognito. 

 

Officiellement, "dans la région de Beyrouth et du Mont-Liban (hors caza de Jbeil), l’évacuation et le traitement des ordures sont accomplis par deux entreprises du groupe Averda dont le travail est lui bien déclaré : Sukleen, pour le ramassage, et Sukomi, pour le traitement et dépôt en décharge", pouvait-on lire dans un dossier publié en novembre 2012 par Le Commerce du Levant. Mais le volume de déchets à traiter, notamment à Beyrouth, atteint parfois le double de celui que le groupe Averda est conçu pour gérer. "L’usine est sous-dimensionnée, les conditions de tri et de recyclage mal remplies", expliquait Federico de Nardo, spécialiste du traitement des déchets.

Propriétaires, dans la région beyrouthine, de grandes casses ou décharges où les ramasseurs viennent vider le produit de leurs collectes, les moallems revendent les déchets aux usines de recyclage.

 

Des granulats aux fibres
Des déchets, Élie Debs, directeur de la Compagnie libanaise de recyclage (Lebanese Recycling Work), en achète plusieurs camionnettes chaque jour à des moallems ou à des ramasseurs qu'il emploie lui même. Chaque mois, ce sont entre 100 et 150 tonnes de bouteilles usagées en plastique qui finissent dans son usine établie à Roumieh, au nord-est de Beyrouth.

Dans l'usine de Roumieh, des hommes sont alignés le long d'un tapis roulant sur lequel défilent des déchets qui remplissent l'usine d'une odeur âcre de pourriture. Avec des gestes rapides, les ouvriers séparent le plastique du nylon, de la ferraille ou encore du carton. 

Comme les autres matières, les bouteilles (d'eau minérale ou d’eau gazeuse) ont leur propre département. Ici, elles sont triées par couleur. Pour le recyclage du PET, ce sont les bouteilles en plastique transparent qui sont sélectionnées.

Une fois rassemblées, elles sont passées à la machine à broyer d'où elles ressortent sous forme de granulats. Ces derniers sont alors lavés. Cette étape permet de séparer le PET (matière liquide qui compose le corps de la bouteille), du PEhd (matière solide flottante qui compose les bouchons).

 

 

 

 

Une fois lavés et séparés, les granulats sont fourrés dans de grands sacs, qui seront ensuite chargés dans des conteneurs, direction le port de Beyrouth, puis ... la Chine.

Là-bas, les granulats de PET seront transformé en fibres. De couleur claire, elles iront rembourrer les couettes et les oreillers où finiront en pull.

"Pourquoi la Chine ? Parce que c'est le plus grand marché pour le recyclage du PET", explique Élie Debs.

Depuis les années 2000, le marché chinois de l'industrie textile a en effet connu une grande expansion. En 2004, la Chine était, selon le site économique e-Economie, le premier exportateur de vêtements (28% du marché mondial contre 19% en 1995).

Élie Debs regrette également de ne pas recycler plus, alors qu'il en a la capacité.

"Cela fait près de 24 ans que je travaille dans le recyclage mais, malheureusement, aujourd'hui ce travail est de plus en plus politisé", affirme-t-il. Dénonçant le manque d'organisation de la filière recyclage au Liban, M. Debs, qui possède aussi deux autres usines à Tripoli et dans la Békaa, explique que sa compagnie ne trouve plus suffisamment de produits à traiter. "Mon usine a la capacité de recycler jusqu'à 600 tonnes de PET par mois, donc bien au-delà des 150 tonnes que nous traitons aujourd'hui", explique Élie Debs qui renvoie ce problème au monopole de Sukleen sur la gestion des déchets au Liban. Et le responsable de poursuivre : "Sukleen est une compagnie chargée initialement de la collecte des déchets. Travaillant aujourd'hui dans le recyclage, c'est elle qui décide à quelles usines vendre les produits à recycler".

 

En dehors de Beyrouth
Si l'entreprise d'Élie Debs se contente de traiter les déchets plastique pour les exporter, certaines usines au Liban se chargent elles-mêmes du recyclage de cette matière, comme Somoplast, une société spécialisée, entre autres, dans l'industrie de l'emballage. Chez Somoplast, le PET peut être recyclé en bacs à fruits et à légumes ou en conteneurs pour repas à emporter.

En dehors de la capitale, la gestion des déchets peut être prise en charge par les municipalités. Comme à Zahlé où la collecte, le tri et le recyclage, notamment des bouteilles en plastique, suivent un circuit formel et bien défini.

La décharge de Zahlé, dont la direction change chaque année, accueille les déchets de la ville mais aussi ceux de 14 autres municipalités. "Une autre compagnie est chargée du ramassage des déchets et de leur transport vers la décharge", précise Samir Mallo, directeur de la commission de la propreté et de l'environnement à Zahlé.

La vente des déchets de la décharge aux usines de recyclage se fait selon un processus d'enchères, explique Andrée Ghossein, responsable comptable de la décharge. "Le gérant de la décharge garde 10% du produit de la vente et donne le reste à la municipalité de Zahlé", précise-t-elle. 

Actuellement, Sanitek, une entreprise de gestion de déchets, opère dans la décharge de Zahlé, un vaste terrain à une quinzaine de minutes en voiture du siège de la municipalité.

La décharge est le théâtre d'un va-et-vient quasi continu de camionnettes chargées de déchets. Après avoir été pesé, le contenu des camionnettes est déchargé sur un tapis roulant de part et d'autre duquel sont postés des ouvriers qui vont trier les déchets. L'odeur des déchets sature l'atmosphère dans cet espace pourtant ouvert. Les ouvriers y semblent insensibles. A chacun est attribué la récupération d'un type de matériau. Quand celui-ci passe sous les mains de l'ouvrier attitré, ce dernier s'en empare et le jette dans une fosse près de lui. Plastique, carton ou nylon, chaque déchet tombe ainsi dans la zone qui lui est dédiée.

 

 

 

 

La décharge de Zahlé reçoit entre 50 et 120 tonnes de plastique PET en trois mois (les chiffres varient entre l'hiver et l'été). Dans cette décharge, le matériau le plus traité est toutefois l'aluminium dur (300 à 500 tonnes en trois mois), suivi du carton (200 tonnes en trois mois).

Ici, ce n'est pas à un broyage que les bouteilles en plastique sont soumises, mais à un compactage. Une fois comprimées, elles sont envoyées aux usines de recyclage qui déboursent, selon Mme Ghoneim, 700.000 livres libanaises (466 USD) par tonne de PET (une tonne d'aluminium dur est vendue à 1.700.000 livres libanaises alors qu'une tonne de carton est vendue à 100.000 L.L).

 

A Zahlé ou à Beyrouth, via un circuit formel ou informel, une bouteille de plastique suit ainsi le même processus de recyclage. Qu'elle se transforme en pull ou en bacs à fleurs, sa nouvelle vie est une chance pour l'environnement, car il ne faut pas moins d'une centaine d'années pour qu'une bouteille en plastique se dégrade dans le sol. "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme", disait Antoine Lavoisier. Une devise qui s'applique non seulement au recyclage, mais surtout à nos actes.

 

Repère
Infos pratiques : Qui contacter pour recycler les déchets triés

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