C'est pénible, ces forcenés sur les autoroutes qui arrivent vers vous à des vitesses folles et vous serrent de près, en vous étourdissant d'appels de phares pour le seul plaisir de vous voir dégager la voie. On a les plaisirs qu'on peut. Par lassitude, le plus souvent vous cédez le passage en pestant. Dans le cas contraire, c'est l'intempestif qui se lasse et passe dans la file du milieu pour mieux poursuivre son exaspérant slalom. Tarek Yatim, avec sa petite amie et sa petite auto, il voulait lui montrer, au type dans la Mercedes avec sa femme, c'est qui les rois du macadam. Et donc appels de phares, klaxon et tout le cinéma, ces choses apprises par mimétisme pendant la guerre en voyant faire les convois diplomatiques, surtout américains, et aussitôt singées par les gardes du corps improvisés des grosses légumes locales. C'est resté dans nos traditions routières, comme un savoir-faire transmis d'un initié à l'autre, et même aux filles, surtout celles à qui on veut montrer qu'on en a, des fois qu'elles auraient des doutes.
Jusque-là, tout est relativement normal. Mais l'élève, voyant que la cible est récalcitrante, veut dépasser le maître. Selon le témoignage de la future veuve de Georges Rif, la petite amie de Tarek Yatim cogne légèrement le véhicule qu'elle pourchasse. Deux cultures s'opposent à cet instant même. Le choc des civilisations à l'échelle d'un fait divers. Dans la Piccanto, deux jeunes désœuvrés en mal de sensations fortes, à la croisée de Pulp Fiction et de Grand Theft Auto. La femme conduit, l'homme applaudit. Dans la Mercedes, un père de famille, quatre enfants à charge et une routine sans relief : celle de ramener sa femme de son travail à la fin de sa permanence. La télé pour couronner la journée, surveiller les devoirs, cuisine, repassage et le restaurant les dimanches qu'on peut. Entre les deux véhicules se concentre une haine pure, totalement gratuite, leurs passagers respectifs ne se connaissant pas. Georges Rif est au volant et sa femme réclame vengeance. Elle appelle la gendarmerie. Entre la man'ouché et le ventilateur asthmatique, la gendarmerie n'est pas dans sa saison réactive. Tarek a, paraît-il, de gros antécédents qui n'ont pas trop mal fini. Il va montrer à Georges, qui cette fois a pris le rôle du chasseur, amour-propre oblige, ce qu'il en coûte d'être un petit bourgeois étriqué. On connaît la suite. Georges meurt. C'est tout. Les passants ne font rien. Nous ne ferons plus rien. Nous laissons faire depuis 10 ans. Nous acceptons en râlant faiblement. Que le Parlement se tourne les pouces tout en paralysant pour sa sécurité tout un secteur de la ville. Qu'il n'y ait toujours pas de président. Que les ordures ne soient pas ramassées tant que leur précieux marché n'aura pas été réattribué ou reconduit. Que la petite pègre règne, aussi maléfique mais moins spectaculaire que le terrorisme majuscule. Mais les avions ramènent tant de monde qu'ils en sont à louer les strapontins du personnel de bord. Il n'y a pas de guerre. Qu'est-ce qu'on est heureux.
Fifi ABOU DIB


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
La sauvagerie, la barbarie, la déraison et la décadence vont crescendo... Pauvre Liban
00 h 52, le 24 juillet 2015