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Culture - Disparition

Le dernier regard de Cici Sursock

À 92 ans, Cici Tommaseo Sursock, d'origine croate mais libanaise de cœur et d'alliance, s'en est allée dans la paix du Seigneur. Artiste peintre à l'époque d'un Liban stable, florissant et en paix, ses portraits et ses icônes sont encore là. Évocation d'une carrière et d'un parcours au seuil d'un ultime départ.

Cici Tommaseo Sursock.

Une vie de roman balzacien, mobile et riche en rebondissement. Avec des hauts et des bas sauvés par le talent et le travail. Avec un chapelet de voyages et une sédentarité toujours précaire.
De la Croatie, elle a hérité cette peau d'opaline, ces grands yeux de papillon bleu et ces cheveux blond doré comme un épi de blé. Avec un don de dessiner qu'elle n'a cessé de cultiver en secret (encouragée par ses parents et amis) ou dans les ateliers et les instituts des beaux-arts, de toutes les villes et tous les pays qu'elle a fréquentés. De l'Italie à l'Autriche en passant par l'Iran et la Turquie, Le Caire et Belgrade, Cici traquait la beauté des traits. Leur netteté, leur séduction, leur symétrie, leur force de subjuguer, leur rayonnement.
Elle était surtout fascinée par le regard. Des yeux immenses. Des escarboucles. Des torches qu'on ne peut fixer. Qui se terminaient en un croisement de lignes qui ne peuvent que se retrouver comme un corps qui magnétise et que nul ne peut scinder. Ses yeux mangeaient tout le visage que même les chevelures les plus opulentes (comme celles de Nadia Tuéni et Feyrouz) n'arrivaient pas à éclipser ou mettre au second rang. Un regard franc, ardent, impavide, dévorant, enflammé. Comme celui des enfants qui ont toujours les yeux plus grands que le ventre. Comme cette vie qu'elle n'a cessé de magnifier, avec un remarquable dynamisme, à travers d'innombrables portraits.
Toute la bourgeoisie beyrouthine s'était fait un point d'honneur d'être croquée par ses pinceaux, peinte par ses huiles et ses sprays sur bois. Ses visages longilignes, « totémiques », « christiques » (le mysticisme qui nimbe les pourtours de ses dessins est bien annonciateur de ses icônes vibrantes de ferveur et de piété), parfaits miroirs de l'âme, sont l'incarnation d'un fougueux coup de crayon. Un coup de crayon nerveux et acéré comme la taille d'une serpe. Pour une inspiration (qui a tâté avec audace de la nudité plus squelettique que charnue ! ) qui ne cache pas son admiration pour le style de Bernard Buffet. Non servile imitation mais palimpseste pour une œuvre et un sens créatif nouveaux.
On se demande aujourd'hui, après trente ans de guerre, de désordre et de charivari où est passée cette galerie de quarante acteurs qui ont fait la une d'une monumentale affiche (13 mètres de longueur ! ) d'un grand cinéma de notre capitale... Dans quelle oubliette, aujourd'hui, John Travolta, Al Pacino et bien d'autres ?...
D'amatrice émérite et éclairée vivant au Palace de Guezireh au Caire à la femme peintre qui a voulu vivre de la vente de ses toiles à Beyrouth après la fuite de la nationalisation nassérienne, Cici Sursock s'est assumée avec courage et panache. Elle a changé du naïf d'une illustratrice à une expression plus ferme, personnalisée et a multiplié les expositions de Lausanne à New York en passant par Rome.
Son rêve était de croquer Rudolf Noureev. Certes, en photo, c'était chose faite, mais pour le live, la rencontre n'eut jamais lieu, car la dernière pirouette du danseur s'est perdue dans l'espace bien avant d'être happée par les croquis et les pinceaux...
Dans les annales de la peinture des années 60-75, Cici Sursock a une place particulière. Celle d'une sensibilité vive qui avait de la sincérité et du tempérament.

 

 

Au revoir, Cici

Tout a fait place à une infinie tristesse lorsqu'avant-hier soir, j'ai appris le départ de Cici. La grande dame souveraine aux multiples talents nous aura marqués par ses portraits qui faisaient ressortir en chacun le visage de sa vie, mais aussi par la délicatesse de ses nombreuses icônes. Cici Sursock, bouleversante comme le sont les gens naturels, très belle dans tous ses gestes, s'en est allée en posant un dernier regard sur son autoportrait, celui d'une femme qui conciliait talent artistique et talent d'existence.
Par-delà la scène libanaise où a brillé cette grande dame – en recevant dans son salon tous les dimanches le monde de l'art et de la culture –, ses peintures ont été exposées à travers le monde, de New York à Rome en passant par la Suisse et Le Caire.
Elle a toujours mis la même exigence obstinée à réussir son parcours professionnel que sa vie tout court. Il fallait bien se rendre à l'évidence, qu'un jour, Cici nous quitterait... On dit qu'il faut savoir garder ses larmes pour plus tard. Je n'ai pas su garder les miennes.

Sabine BUSTROS


Une vie de roman balzacien, mobile et riche en rebondissement. Avec des hauts et des bas sauvés par le talent et le travail. Avec un chapelet de voyages et une sédentarité toujours précaire.De la Croatie, elle a hérité cette peau d'opaline, ces grands yeux de papillon bleu et ces cheveux blond doré comme un épi de blé. Avec un don de dessiner qu'elle n'a cessé de cultiver en secret...

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