Qui des oiseaux ou de nous arrivera le premier, cet été, aux cerises ? Les cerises, là-bas, font leurs précieuses, prennent le temps de soigner leur couleur, se teintent d'un rouge épais, prégnant, âcre et suave, astringent festin que se partagent au petit jour les moineaux et les grives, et la nuit les pipistrelles. Cet arbre est un mystère, nul ne l'a planté, semble-t-il, et nul, c'est certain, ne l'a jamais soigné. Il pousse dans le jardin de Zabeth mais déploie équitablement ses branches de part et d'autre du mur mitoyen. Comme il culmine à des hauteurs jamais connues d'un cerisier de verger, il offre ses fruits les plus inaccessibles à la faune du ciel, anges, étoiles, oiseaux et autres volatiles. Enfants, nous avons même vu la lune s'en gaver certains soirs. Le lendemain, elle était rousse. Mais nous ne l'avons jamais trahie.
Quand les émigrés du village revenaient pour l'été, ils n'osaient pas demander, mais ça leur brûlait la langue, s'il y avait encore des cerises dans le cerisier. Étrangement il y en avait toujours, de nous seuls connues, par petites grappes cachées sous les feuilles, au plus près du tronc, en un endroit touffu où l'espèce ailée ne s'aventurait guère de crainte d'y perdre le ciel. Nous y allions, aux cerises. Nous en ramenions de pleins paniers quand tout le monde croyait l'arbre épuisé. Nos chemises en gardaient des éclaboussures vermeilles que rien n'effaçait, ni soude, ni cendre, ni javel, ni soleil. Ces chemises tachées étaient le signe de notre alliance avec l'arbre, l'uniforme d'une confrérie d'initiés abreuvés de sa sève, forts de ses racines. Au fond, nous seuls pouvions le comprendre, ce n'était pas seulement le goût sauvage de nos cerises qui manquait à nos visiteurs. C'était le parfum résiduel de la neige et du vent qui courait dans leur chair, la saveur des racines, la nostalgie de la montagne dont on ne guérit pas.
Tout le monde part, un jour ou l'autre. Tout le monde s'arrache, bon gré mal gré, à ces choses que l'on croit pérennes. Elles ne le sont pas. Les paysages muent, les gens changent, les villages les plus modestes vous prennent des allures de cités prétentieuses, à peine a-t-on le dos tourné. Au bout des sentiers qui conduisaient à la source on ne trouve plus que des canalisations. Les chemins de promenade ont été asphaltés, envahis par des quads puants et bruyants. Les humbles maisons de pierres taillées au burin, indignes de l'argent frais injecté par la génération déracinée et coupable, sont remplacées par de nauséeuses villas vérolées de stuc et de meringues de plâtre. Sur le site d'une charmante pinède on voudra implanter un « centre de loisirs ». Au pied d'une église plusieurs fois centenaire on voudra creuser des parkings, comprenez-vous, le temps n'est plus où l'on suivait à pied les cortèges de mariages. Même les cireurs ont déserté les parvis.
Reste la brume, au crépuscule, que moirent les derniers feux du jour. Reste la lune qui certains soirs éclot derrière la montagne et s'élève en flottant dans le firmament, pareille à une bulle d'opale. Reste le noyer creux, si creux qu'on en a fait un sanctuaire. Reste le cerisier ; et ces taches qui se fanent sur nos poitrines d'enfants.
Fifi ABOU DIB


Les Libanais(h) ont lu maintes ouvrages forts basiques rédigés autrefois pour tenter de voir un peu plus clair, s’il y en a, dans leurs "libanistes" idées. De quoi certes posséder déjà une notion pas trop vague de leurs inconsciences, de leurs inconsistances, de leur infernale régression, de leurs "circoncisions et/ou excisions" et toutes ces sortes de choses. Mais pas assez pour qu’ils osent, et sans complexe aucun!, se lancer dans des échauffourées avec eux-mêmes ; même ! Tout au plus se permettront-ils de rappeler que ce n’est pas d’hier que leurs propres "idées?" ont été contestées, déniées et même littéralement "éructées". Ce qui n’est pas nécessairement mauvais signe. Quoi qu’il en soit, les Sains réquisitoires à leur encontre les ont ainsi incité à re-relire les Manuscrits de leur Monde Merveilleux Imaginaire, ce qu’ils font de temps à autre, ne serait-ce que lorsque leur rituelle conjoncture indigène comprend trop de Malsanité qui suinte. Trop de frénétiques, idiots utiles, religieux et libidineux ou de ceux même qui les condamnent à déguerpir alors qu’ils aimeraient tant avoir envie de déguerpir ! Leur seul destin, semble être de savoir dans quelle mesure ils réussiront à se rendre maître de la perturbation apportée à ce patelin par leurs pulsions d’auto-anéantissement. Ils sont allés si loin, qu’il leur est facile de s’exterminer à nouveau les uns les autres à présent. Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude et de leur angoisse. Oh, miséréré !
15 h 20, le 25 juin 2015