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La Dernière

Ils étaient tous là dimanche pour Assi Rahbani, sauf Feyrouz...

Liban pop

Il y a 29 ans, le premier des frères Rahbani, génie de la poésie et de la composition, mourait en pleine guerre. L'image de ce Liban qu'il a imaginé serein à travers ses chansons s'est, depuis, bien éloignée....

25/06/2015

Le 21 juin 1986, Assi Rahbani rendait l'âme à l'Hôpital américain de Beyrouth. En pleine guerre, des dizaines d'intellectuels accourent pour faire leurs adieux à l'aîné des frères Rahbani, le tandem-phénomène qui, dès lors, n'existe plus. Le théâtre Piccadilly, à Hamra, n'ouvrira plus jamais ses portes. Et Feyrouz, la muse, sentira dès lors tout le poids des choses que Assi portait pour elle et à sa place, malgré leur séparation, comme elle l'a confié en ce début d'été qui s'annonce morbide. Plus de cinéma, plus de festivals et plus de comédies musicales portraiturant ce village et ce Liban bienheureux. Le génie musical de Assi Rahbani, qui labourait avec son frère des chansons qu'il travaillait comme la terre, s'est tu.

Car Assi Rahbani était minutieux, tant dans son écriture des textes que dans sa composition des musiques. « Un dictateur que l'on pouvait difficilement satisfaire et avec qui rien n'était définitif », se plaignait Feyrouz. Comment ne pouvait-il pas l'être ce dramaturge à l'imagination débordante ? Enfant, il passait souvent des heures à inventer à Mansour les histoires les plus sordides sur des humains immortels, des amoureux éternels et des fées d'un autre monde, quand leur père Hanna les enfermait à la maison pour vaquer à ses occupations quotidiennes dans son restaurant de Fouwar Antélias. Le soir, il les invitait souvent à le rejoindre et jouait de son instrument préféré, le buzuki, devant des clients conquis et deux enfants qui en feront, plus tard, un instrument-clé de l'orchestre Rahbani.

Imprégnés d'images de leur village, de pâturages ensoleillés, de nature et de champs dans lesquels ils travaillaient à récolter des citrons pour subvenir aux besoins de la famille, Assi et Mansour sauront mettre leur vécu au profit de leur grand amour, le théâtre. Une passion à laquelle ils s'adonnaient secrètement en parallèle à leur carrière de gendarme. Moult fois, Assi Rahbani fuyait les bureaux de la Sûreté générale, où il était de service, pour concocter une saynète, fort de ses connaissances en musique, en théâtre et en philosophie. Qu'importe si Mansour commençait l'ébauche d'une chanson, il la continuait lui-même pour revenir voir le texte ou la musique réajustés par son frère. Le duo travaillait ensemble en parfaite symbiose et ne signait jamais qu'à deux.

Il suffisait que Assi ait un piano à sa portée pour qu'une poignée de notes l'emmènent vers un nouveau projet. Un nouveau projet pour Feyrouz, jeune femme rencontrée par hasard alors qu'elle chantait dans la chorale d'une radio. Choriste anonyme devenue vedette planétaire, la diva doit beaucoup à son époux pour cette transformation. Intransigeant avec elle, il lui avait tout donné. Elle était devenue son oud à lui, l'instrument dont il connaissait les variations vocales et les capacités sur le bout des doigts. Et il lui ressemblait. Enjoué par moments, il était surtout habité par une tristesse profonde, une nostalgie mortelle, comme le disait son ami poète Joseph Abi Daher. Un sentiment que l'on retrouve dans presque toute la discographie des frères Rahbani, qui ont su donner à la chanson libanaise une identité.

(Lire aussi : Feyrouz et le Liban made in Mitterrand : des plus et des moins)

 

« Sa'alouni el-Nass... »
Parce que Assi était un dramaturge, un auteur et un compositeur hors pair, Rima Assi Rahbani a appelé tous les fans de Feyrouz à la rejoindre dimanche dernier au Platéa de Sahel Alma, pour commémorer le 29e anniversaire du départ de son père. Sur sa page Facebook, afin d'éviter toute confusion, elle a longuement expliqué qu'il ne s'agissait que d'une rencontre en sa mémoire. Pourtant, dimanche, les fans de Feyrouz ont accouru par centaines, se sont bousculés pour entrer dans la salle, espérant apercevoir la diva, ne serait-ce qu'un instant. Mais après une courte projection de photos rares du couple mythique Assi-Feyrouz, la salle a de nouveau été éclairée, marquant la fin de la rencontre.

Déçus, les participants, parmi lesquels de nombreuses figures publiques, n'ont pas manqué de faire part de leur amertume, qui a éclaté sur les réseaux sociaux : Feyrouz n'était pas présente à la commémoration de la mort de Assi et ils étaient tous venus pour l'entendre ou juste l'apercevoir un bref instant...
Pourtant Rima Rahbani n'avait pas promis que sa mère serait de la partie. Et il fallait s'attendre à l'absence de la star, devenue plus que jamais inaccessible. Feyrouz n'aime pas le monde. Ses apparitions se font de plus en plus rares. Un peu comme au temps des années de gloire passées auprès de Assi, lorsqu'il lui interdisait de revenir pour un bis à la fin du spectacle, estimant que le public l'avait assez vue et entendue. Dimanche, Feyrouz s'est peut-être rappelée que son époux n'aurait jamais aimé qu'on exploite son souvenir à des fins populaires et que sa présence n'était pas de mise lors de cette rencontre organisée pourtant à juste titre par sa fille.

Car elle est loin d'oublier la soirée de première d'al-Mahatta en 1972, le premier spectacle après l'hémorragie cérébrale qui a failli coûter la vie à Assi. Ce soir-là, au Picadilly, Feyrouz, Mansour et le jeune Ziad avaient préparé une surprise pour célébrer son retour. Une chanson qui a connu ce soir-là, et depuis, un succès fou : Sa'alouni el-Nass Annak Ya Habibi. Hors de lui, énervé, Assi Rahbani avait alors hurlé, accusant sa famille d'avoir attendu qu'il tombe malade pour exploiter sa situation. Déterminé à retirer la chanson du spectacle, il en sera dissuadé par l'ovation de la salle et les applaudissements chaleureux que susciteront ses paroles tristes, à faire pleurer Feyrouz pour la première fois sur scène après le départ de Assi Rahbani : « Les gens m'ont demandé de tes nouvelles, mon amour, et écrit des messages emportés par le vent. Il m'est si difficile de chanter quand, pour la toute première fois, tu es absent... »

 

 

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Le Faucon Pèlerin

"Sanarjaou yawman ila hayyina", à mon avis, est la plus belle chanson du monde pour ses paroles, sa musique, son orchestration et la voix céleste de la plus belle voix de l'Orient de tous les temps.

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