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Nos lecteurs ont la parole - Georges Tyan

Ah si je m’appelais Jésus

... Et ils vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d'enfants ! C'est ainsi que se terminaient les contes que me lisaient mes parents en me bordant le soir au lit.
Toutefois, depuis quelques années déjà, en attendant que le marchand de sable passe, les parents dont les parents ont vécu des jours heureux, laissent leur progéniture devant le poste de télévision bloqué sur un canal de dessins animés. Les héros difformes aux couleurs chatoyantes passent leur temps en bagarres, guéguerres et coups tordus.
Et partant, on s'étonne après que certains trouvent normal le débit d'hémoglobine que l'on voit couler chaque soir dans le monde au cours des journaux télévisés. Des têtes coupées, des exécutions sommaires perpétrées de sang-froid, des étudiants qu'on pourchasse dans les couloirs d'une université, abattus comme des chiens galeux.
Des vestiges historiques de civilisations anciennes, patrimoine culturel inestimable, détruits au marteau sous le regard hilare d'un inculte sauvage, qui plus est, rit à gorge déployée de son forfait. Quoi de plus anodin que cette insulte faite à l'humanité.
Pour la forme, quelques condamnations timides se font entendre, sinon à l'échelle mondiale, c'est le silence absolu que sans hésitation aucune je qualifie de complice. Le principe est simple, plus c'est loin de chez nous, les morts, le sang, les destructions, moins c'est intéressant pour faire la une des quotidiens, ou l'ouverture du journal sur les chaînes de télévision internationales.
Quand on n'a pas soi-même eu le bonheur de contempler les vieilles pierres, les stèles, les statues de l'histoire plus qu'ancestrale de son pays, s'en approcher, les caresser, leur tendre l'oreille, écouter les récits qu'elles murmurent, imaginer ce qu'au cours des siècles d'existence elles ont vu, entendu, on ne peut avoir d'état d'âme, s'émouvoir à se fendre le cœur quand les vestiges d'autres civilisations sont réduites en gravats et poussière.
Je ne veux pas faire les Cassandres, ce n'est pas agréable. Toujours est-il que si par un dramatique hasard ces hordes d'assassins parvenaient à nos rives, ou encore s'il prenait à certains l'envie de les copier, vu l'impunité dont ils semblent jouir, qu'adviendra t-il de notre jeunesse, de nos enfants, de nos amis, de nos frères, de nos parents, de nous ?
Je refuse d'imaginer le flot de sang innocent qui coulera, la douleur des mères, déjà celle de nos valeureux militaires assassinés ou retenus en otage me noue la gorge. Juste l'idée de voir à terre les colonnes de Baalbeck, les vestiges de Byblos, l'hippodrome de Tyr en mille morceaux, notre musée national saccagé, ses sarcophages béants, fracturés, cassés par la haine et la hargne de l'inculture, m'horripile.
Non, ce n'est pas de cette racaille qu'est fait le genre humain. Le Livre Saint auquel en couverture de leur comportement bestial se réfèrent ces assassins aux mœurs dénaturées, assoiffés de sang, infligeant le mal pour le mal, ne contient aucun appel à la violence, aux tueries, aux destructions, aux exactions.
C'est peut être en prévision de ce mal que nos pères ont pensé le Liban. Ils ont ensemble dépassé leurs attaches communautaires ou religieuses pour s'unir, assurer voire assumer son indépendance, sa pérennité. Ce n'est pas un pays à la traîne de l'étranger, ou asservi à son périmètre géographique qu'ils voulaient, mais une nation, phare de culture, de liberté, de souveraineté, havre de paix, terre d'accueil des religions et des opprimés.
Que nous sommes loin de ce fabuleux destin ! La mosaïque libanaise a volé en éclats, ses pièces furent récupérées par quelques personnages qui, jouant au plus fin, au lieu de les recoller à l'identique, repartir sur des bases saines, ont fait un tri sur fond de confessionnalisme. Inutile d'ajouter que ça n'a pas marché, le résultat est un hideux rabibochage, une caricature de notre volonté de créer un pays, uni, souverain, naviguant la tête haute, attentif à éviter l'écueil des insurmontables problèmes de la région.
Pire, nous y avons plongé tête première. Le Liban morcelé, ses communautés prises en otage voguent au gré d'affinités factices. Son peuple embrigadé le plus souvent contre sa volonté dans des guerres où il n'a que faire, sauf servir de chair à canon à des conflits qui dépassent de loin notre ressentiment national, n'étant nullement concerné par ce qui se passe en Irak, au Yémen, ou à Tombouctou.
De grâce qu'on ne tente plus de me convaincre que mon compatriote, mon frère, mon cousin, mon ami, qui vit dans la banlieue, au Sud, ou au Hermel, se portera mieux et moi avec, si son fils s'en va combattre hors de nos frontières, qu'il y laisse sa vie, pour une cause dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants.
Même si l'on m'accuse d'en voir partout, je suis persuadé qu'il s'agit d'un complot ourdi par de grandes puissances, ses raisons à mon humble avis sont tout aussi évidentes que simples : atterrer les juteuses monarchies pour faire tourner à plein régime les usines d'armement. Il ne nous revient pas, freluquets que nous sommes, d'être le grain de sable qui enrayera la machine dans ce scénario imaginé par des géants sans foi, ni lois, ni vestiges, ni passé.
Il est temps d'abandonner ce petit jeu stupide, nous ne sommes pas de taille à jouer dans la cour des grands. Notre pays se meurt, mon peuple est au bord du gouffre. Presque moribond, il se morfond, geint, gémit, ploie sous le joug des contraintes, rongé par la gabegie, miné par le clientélisme à outrance. Personne ne s'en est ému outre mesure, ni n'est venu à notre rescousse.
Je suis loin de croire que ceux qui de connivence (tous le sont) ont planté, cultivé, arrosé, ce jardin de ronces qu'est devenu le Liban, leurs dissensions le scindant en deux antagonismes inconciliables par leur suivisme aveugle à l'étranger, soient un jour aptes à créer les belles roseraies que nous appelons de tous nos vœux. Ce serait un miracle !
Le mieux est qu'ils partent. Ah si je m'appelais Jésus, j'aurais chassé tous ces marchands du temple.

... Et ils vécurent longtemps heureux et eurent beaucoup d'enfants ! C'est ainsi que se terminaient les contes que me lisaient mes parents en me bordant le soir au lit.Toutefois, depuis quelques années déjà, en attendant que le marchand de sable passe, les parents dont les parents ont vécu des jours heureux, laissent leur progéniture devant le poste de télévision bloqué sur un canal de dessins animés. Les héros difformes aux couleurs chatoyantes passent leur temps en bagarres, guéguerres et coups tordus.Et partant, on s'étonne après que certains trouvent normal le débit d'hémoglobine que l'on voit couler chaque soir dans le monde au cours des journaux télévisés. Des têtes coupées, des exécutions sommaires perpétrées de sang-froid, des étudiants qu'on pourchasse dans les couloirs d'une université, abattus comme...
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