Rustom Ghazalé se meurt, Rustom Ghazalé est mort. Rustom Ghazalé est mort, Rustom Ghazalé est mort. Ces mots, on les tourne, on les retourne, et c'est drôle, ça ne nous fait plus rien. L'exécuteur des basses œuvres de la tutelle syrienne était pourtant réputé d'une brutalité et d'une abjection sans égales, arrogant, dépourvu d'éthique, traitant tout ce qui l'entourait par-dessous la jambe. Rafic Hariri ne fut pas la moindre victime de sa violence verbale, voire plus que verbale. Ironie du sort, son décès est annoncé dix ans, presque jour pour jour, après l'évacuation de l'armée d'occupation syrienne du sol libanais. Mais le temps, éternel allié du régime de Damas, a achevé d'émousser nos émotions. Cette mort qui à une autre époque eut été accueillie comme un baume, passe quasiment inaperçue. Cet homme qui se désagrège à présent dans l'indifférence générale ne méritait donc même pas notre haine. Le temps qui n'a jamais été l'allié des impatients que nous sommes nous apprend d'ailleurs, avec le recul, que rien, au fond, ne vaut d'être haï. Reprochons-nous plutôt d'avoir, par nos divisions, prêté le flanc aux exactions de cette créature.
Écoutons les Libanais arméniens exprimer leur gratitude envers ce pays qui leur ouvrit en toute sécurité et sincérité son cœur assez grand et ses bras assez larges pour que chacun y trouve sa place. En ce temps-là, les Libanais détenaient la clé du paradis. À quel moment l'ont-ils perdue ? De quel fruit défendu ont-ils savouré la pulpe aigre-douce pour que, du jour au lendemain, ils se soient ainsi fourvoyés en enfer ? Quel serpent leur a-t-il soufflé qu'à défaut de vivre ensemble, il leur faudrait s'encapsuler dans leurs communautés respectives et regarder l'autre comme un malpropre, l'appeler « l'autre », lui tourner le dos, craindre son contact comme on craint une contagion ? Y a-t-il plus désolant que de voir le Liban clairement morcelé en zones de domination confessionnelle et Beyrouth éclatée en un confetti de ghettos ?
Ne transmettons pas ces vieilles lanternes. Si elles concernent encore certains d'entre nous, elles sont étrangères à nos enfants. Eux n'ont pas vécu, n'ont pas à revivre, la folie qui s'est emparée de la génération de 1975. Ils obtiendront sûrement, leur époque l'exige, le mariage civil, une meilleure représentation des femmes au pouvoir et la parité dans tous les domaines. Oublions nos méfiances éculées, offrons-leur de s'enrichir au contact de la différence, d'écouter ce que « l'autre » vit, lit et pense. Offrons leur de grandir dans cette merveilleuse ouverture pour laquelle ce pays les a dès le départ destinés ; avec l'autre, jamais contre lui. Alors aucun Rustom Ghazalé, ISIS, Daech ou toute autre goule de notre siècle ne prévaudra contre eux.
Fifi ABOU DIB
Vieilles lanternes
OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 30 avril 2015 à 00h00


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Lorsqu'on brandit les drapeaux arménien et libanais à Borj-Hammoud, on déploie un drapeau turc sans le libanais à Tripoli et ainsi de suite. A ce rythme, bientôt on verra le drapeau nord-coréen ou le sud-africain. Pourquoi pas ? "Ma hada ahsan min hada". Aucun drapeau autre que le libanais ne doit être hissé sous le ciel du Liban.
15 h 11, le 30 avril 2015