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Rencontre

Michel Harmouche, ses 90 printemps et ses souvenirs d’une époque bénie

Sa conception de l'espace habité était réputée inégalable à Beyrouth. Architecte d'intérieur, il a imprimé un style éclectique et très personnel à la décoration durant plus d'un demi-siècle. Aujourd'hui encore, son style fait des émules. Reconverti en peintre, Michel Harmouche laisse exploser sa palette pour peaufiner les infinies variations de l'arbre. Il n'a pas fini d'étonner.

Photo Michel Sayegh

Michel Harmouche incarne une époque culte de Beyrouth, les sixties-seventies, où jet-set, culture et artistes inspiraient un quotidien au goût de dolce vita. Son somptueux appartement, qui toise la villa Audi, a vu défiler des célébrités, dont l'architecte brésilien Oscar Niemeyer, le sculpteur César ou encore le peintre Georges Mathieu, chantre de « l'abstraction lyrique ». Ce dernier a tant et si bien dansé un soir qu'il a envoyé valser quatre pièces d'opaline. Le lendemain, l'hôtesse recevait une toile signée Mathieu au pied de Jacqueline Harmouche. Depuis, elle est accrochée dans le hall d'entrée de l'appartement du couple.

 

De l'USJ aux arts décoratifs
Qui est Michel Harmouche ? Pour tous ceux qui n'ont pas connu le Liban d'avant-guerre et le début des années 90, il était l'un des architectes d'intérieur les plus brillants de sa génération. Né à Mousseitbé en 1925, son père Halim Harmouche, ingénieur civil et entrepreneur, a été chargé de l'exécution de nombreux projets publics, notamment le musée national, le Parlement et la municipalité de Beyrouth.
Après des études à l'International College, se pliant à la volonté paternelle, il s'inscrit à la faculté de droit de l'Université Saint Joseph, où, pendant les cours, avoue-t-il, « je dessinais les filles et faisais des croquis ». Son père décède en mars, il lâche alors le droit, s'installe dès juin à Paris pour préparer son entrée à l'École nationale supérieure des arts décoratifs, rue d'Ulm. « Le premier Libanais à y aller, que je sache », dit-il. « J'avais 19 ans, j'étais novice, je n'avais jamais vu ni musées, ni galeries, ni grandes expositions. J'étais perdu, mais je voulais m'accrocher à tout prix. J'ai consacré les trois premiers mois et les étés suivants à m'imprégner de ces lieux, poursuit-il. C'était merveilleux. J'étais apprivoisé, j'étais comme une éponge et curieux de tout, des œuvres, de la muséographie, de l'éclairage, de l'atmosphère. Tout m'inspirait. C'était fascinant. »


Au cours de la troisième année, il est élu massier, et lorsque, l'année suivante, il opte pour la branche « meuble », le grand directeur M. de Moussinac pousse les hauts cris : « Vous êtes un criminel. Faites de la peinture. Vous êtes un peintre. » « Mais j'ai besoin d'un métier pour gagner ma vie », rétorque le jeune Harmouche. Il sera choisi par son patron pour juger les projets des étudiants de première année. Une magnifique reliure attire alors son attention. « Elle a été réalisée par une jeune fille au talent fou et belle à couper le souffle. » C'est ainsi qu'il croise pour la première fois sa future épouse, Jacqueline Loubier. S'ensuivent 68 années de vie ensemble. « Un bail ! Les bons côtés de la vie, je les ai eus avec elle. Je ne l'ai jamais quittée. Elle m'a tout donné, elle m'a toujours secondé. Je lui dois beaucoup. » Le couple a aujourd'hui deux enfants (Halim et Martine) et sept petits-enfants. « Ma fille Martine est ma plus féroce critique. Elle n'hésite pas à me réprouver quand je me laisse aller à des facilités. »

 

Le roi, la BCCI et le Hilton
En 1951, diplôme (avec mention) en poche, Michel Harmouche rentre au pays et loue un bureau immeuble Sursock, dans les vieux souks. Georges Zahar lui passe sa première commande, une boutique à Souk Tawilé. Ibrahim Sursock lui confie ensuite un chantier « sublime » en Arabie, avec gymnase, terrain de golf, etc. « J'ai tout réalisé : architecture, paysage et décor. » Il construira aussi l'immeuble Raymond Audi, rue Trad, dont les espaces n'ont pas pris une ride depuis cinquante ans. Et comme Mme Audi mère avait renoncé à occuper l'appartement qui lui était dévolu, il confie : « J'ai travaillé comme un fou pour me le payer : 375 000 LL. C'était une somme importante à l'époque. Heureusement, les années soixante et soixante-dix ont été des années bénies. »


Les projets affluaient. Ses clients ? Le Who's Who de la réussite, mais aussi l'épouse du roi Fayçal d'Arabie saoudite ; le roi Hussein de Jordanie qui le charge d'agrandir et de meubler le palais royal de Amman. Les princes du royaume suivront. L'ancien ministre d'État saoudien pour les Affaires étrangères Omar Saqqaf lui donne carte blanche pour construire son palais de 10 000 m². « J'ai mis dedans tout ce que j'aimais. » C'est-à-dire des meubles et des objets à deux millions de sterling ! Le Hilton International le choisit pour réaliser certains de ses hôtels, notamment à Londres, à Athènes et à Beyrouth (qui avait flambé durant la guerre). Il se rend même à Seattle, aux États-Unis, pour dessiner les sièges de la flotte de Boeing de Kuwait Airways. L'homme est chargé par le Pakistanais Agha Hassan Abedi, fondateur de la BCCI (Bank of Credit and Commerce International), de concevoir plus de trente succursales dont celles de Paris, Londres, New York et du Proche-Orient. Entre-temps, à Beyrouth, il déménage ses bureaux à la rue Justinien puis à Starco. Il ouvre la boutique Perspectives, qui offre « une gamme soigneusement sélectionnée d'éclairage, de mobilier, de tissus et d'objets de design », puis son magasin d'antiquités Rétrospectives. En 1975, la guerre éclate au Liban. La famille s'installe à Paris, mais Michel Harmouche continue de surfer sur des dizaines de chantiers entre l'Europe et le Moyen-Orient, à courir les antiquaires, à chiner pour lui et pour les autres... Parmi ses plus beaux décors d'intérieur beyrouthins figurent la maison d'Henri Obéji, la villa Samir et Claude Abillama, et celle de Joseph et Andrée Tayar.

 

Les humeurs de Michel Harmouche et « l'étincelle dans le regard du client »

Ce qu'il aime... ou abhorre
- Sa plus grande joie quand il termine un projet ? « L'étincelle dans le regard du client. »
- Ses maîtres mots ? L'élégance, l'intemporalité, une chaleureuse sobriété mêlée à un brin de fantaisie.
- Ce qu'il déteste ? « Les maisons statiques qui ne vivent pas selon les heures de la journée. » Ou encore, quand « mille personnes mettent le doigt au décor et accumulent les fautes de goût. C'est horrible ».

Son appartement ? Un univers métissé
Michel et Jacqueline Harmouche ont réuni ici les objets qu'ils aiment, leurs meubles, leurs livres, leurs photos de famille, de façon très spontanée et très libre. Loin des espaces aseptisés, l'appartement rengorge de leurs coups de cœur : des eaux-fortes de Raoul Duffy et Henri Matisse se mêlent à des toiles de Pierre Lesieur, Alekos Fassianos, Farid Aouad, José Hernandez, et d'autres artistes russes, espagnols et italiens du XVIIIe. Là, des panneaux helléniques ou vénitiens côtoient une antique statue de Palmyre ou un imposant mobile de May Richani. Plus loin, des amphores crétoises, deux hippopotames et un rhinocéros de François-Xavier Lalanne et des assiettes arabo-mauresques... Bref, le beau, le couple l'a cherché partout où il se niche pour le décliner dans une mise en scène vivante, empreinte d'une grande élégance.

Notre coup de cœur
Depuis une dizaine d'années, Michel Harmouche a embrassé une nouvelle carrière : celle d'artiste-peintre. L'esprit d'indépendance et le sens inné de l'harmonie animent cet homme qui pense architecture et couleur, luminosité et belle facture. Dès lors, son parcours devient évident dans une continuité plastique prenant appui sur une thématique qui jalonne son œuvre comme un leitmotiv : l'arbre. Un symbole de vie dont il explore, avec talent, les infinies variations qui rythment les saisons et exaltent la nature...

 

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