Liban

L’impossible oubli

24/04/2015

J'appartiens à la lignée des survivants du génocide arménien. Ma grand-mère était une « oubliée de l'épée ». Ainsi étaient tristement désignés les rescapés du massacre barbare et ignoble perpétré par le régime ottoman contre le peuple arménien. Un crime nommé génocide, le premier du XXe siècle. Un million et demi d'innocents tombés pour un seul et unique mobile : ils étaient arméniens. En détruisant un peuple, en brûlant ses églises millénaires et en confisquant ses terres, ils ont voulu annihiler une culture. Mais c'était sans compter la formidable résilience des Arméniens.
Ma grand-mère maternelle n'a jamais vraiment quitté son enfance... Le tragique épisode des premières années de son existence n'a cessé de la hanter. Aussi loin que je m'en souvienne, elle aimait nous conter l'incroyable histoire de sa famille. Elle revenait souvent sur le souvenir le plus cruel. Au cours de leur macabre déportation, des Turcs venaient « choisir » des petits Arméniens. Mon arrière-grand-mère, dans un ultime geste d'amour et d'abnégation, a laissé partir un de ses fils et son unique fille de trois ans. Un déchirement d'une cruauté innommable pour cette mère-courage et ses enfants. Mais avait-elle vraiment le choix ? Un ange veillait sans doute sur le destin de ma grand-mère ; le lendemain, tous les enfants du convoi ont été jetés dans un ravin sous les yeux impuissants des mères éplorées. La verve monstrueuse des Ottomans déshumanisés ne connaissait pas de limite. Telle une peau de chagrin, la caravane se rétrécissait... les gendarmes sanguinaires ayant pour ordre d'éliminer le plus grand nombre possible de déportés.
On ne comptait plus les petits enlevés et « utilisés » comme esclaves aussi bien par les Turcs que par les Kurdes. Au traumatisme de la séparation venaient se greffer chez ces innocents la torture physique, la faim, le froid et l'épuisement.
Séparée de sa famille, ma grand-mère a grandi sous une autre identité, on lui a donné un nom turc et elle a momentanément oublié sa langue maternelle.
Leurs retrouvailles, ils les devaient au miracle et surtout à l'intelligence de l'aîné de la fratrie, un adolescent rescapé des geôles ottomanes après plusieurs mois de captivité. La bonté d'une femme turque très influente chez laquelle mon arrière-grand-mère avait trouvé refuge en tant que servante a couronné leur improbable salut. Touchée par la douleur de cette mère inconsolable, elle a mis en œuvre son autorité pour l'aider à réunir ses enfants que les familles turques refusaient de rendre.
Seul le père n'a pas échappé au massacre. Les hommes enlevés en premier et conduits à l'abattoir étaient torturés puis fusillés. Jusqu'à son dernier souffle, ma grand-mère a gardé le regret terrible de ne pas avoir conservé, ne serait-ce qu'en image, le visage de son père. J'ai choisi d'écrire ces quelques lignes pour rendre hommage à ma « medzmam », à la grande dame qu'elle a été mais aussi pour apporter un témoignage – un parmi des milliers d'autres – à la longue marche des Arméniens vers la reconnaissance de leur histoire.
Comme le dit si bien Boris Cyrulnik, « quand la mort s'éloigne, la vie ne revient pas. Il faut la chercher, réapprendre à marcher, à respirer... » Notre peuple stoïque et fier a certes pu se relever de ses cendres. Tant bien que mal, il s'est reconstruit. Mais cette reconstruction reste inachevée. Car elle n'honore pas la mémoire de nos ancêtres ; ceux qui ont été sauvagement massacrés, ceux qui ont été décimés, islamisés et « turquifiés » sous la menace. La découverte des centaines de cadavres de petits Arméniens orphelins au collège Saint-Joseph de Antoura est une triste illustration de l'épuration ethnique voulue par Djamal Pacha. Sauvagement battus s'ils parlaient l'arménien, 300 orphelins ont été amputés de leurs origines.
Cette mutilation persiste malheureusement, cent ans après, par le refus effronté et éhonté de la Turquie d'admettre les atrocités du régime ottoman. Leur arrogante politique de déni est intolérable pour tous les Arméniens qui s'acharnent à interdire l'oubli et l'effacement de leurs martyrs.
Nous, générations de l'après-génocide et forts de nos racines, portons le flambeau de la mémoire et de la transmission. Nous menons la bataille pour la reconnaissance depuis cent ans déjà... Elle ne se tarira pas tant qu'il y aura des Arméniens dans ce monde.

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