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Liban

Je n’aime pas la fête des Mères

« L'amour de ma mère pour moi était si grand que j'ai travaillé dur pour le justifier. »
Chagall

Si Dieu existe, il est sûrement une maman. Si le paradis existe, c'est sûrement le lieu de rencontre de toutes les mamans. La première fois que j'ai pensé au paradis, c'est lorsque ma copine à l'école a perdu sa maman. J'avais 10 ans et je me suis dit que puisque sa mère l'a laissée toute seule, c'était sûrement pour accomplir une mission plus importante : rendre visite à Dieu au ciel.

Je n'aime pas la fête des Mères. Elle pleurait tout le temps, ma camarade, les 21 mars, avant et après, chaque année, chaque jour. Ses cheveux étaient mal nattés, ses devoirs bâclés... Et puis elle est partie, ma seule amie, à la fin de l'année scolaire, elle ne suivait plus le rythme de sa classe, m'a-t-on dit.
Je n'aime pas la fête des Mères. Cela me serre davantage le cœur, me suffoque, je ne peux plus voir ces panneaux publicitaires, ces femmes au sourire préfabriqué avec leurs soi-disant enfants et ces bouquets de fleurs. Je ne l'aime pas, oui je ne l'aime pas, mon cœur est en lambeaux, ma mère est morte, elle est en prison, elle est partie, elle nous a quittés, ma mère s'est remariée, ma mère est malade, elle ne me reconnaît plus, ma mère me fait honte, elle est danseuse dans un bar, elle est célibataire, elle ne sait pas qui est mon père, ma mère se drogue, ma mère se prostitue pour que l'on puisse manger, ma mère n'est pas ma vraie mère, ma vraie mère m'a déposée dans un landau devant un orphelinat...
Je n'aime pas la fête des Mères, mais c'est toi que j'aime, maman. J'aime ton sein, ce sein sur lequel le temps s'arrête, s'incline et s'engouffre dans la chaleur et la sueur de ta peau au rythme irrégulier de ton cœur qui n'en peut plus à force d'avoir donné, d'avoir aimé. Mais je n'aime pas cette fête maman, je n'ai personne pour me souhaiter bonne fête à moi... Mon fils ne vient plus me voir depuis cinq ans, je suis vieille et je me salis tout le temps, ma fille est morte, on l'a trouvée dans un ravin une balle dans la tête, son corps était abîmé, elle était nue, son corps était froid, je n'étais pas là pour la protéger... Ne me quitte pas maman, ne me laisse pas seule, je t'en supplie, je vais te prendre dans mes bras, te réchauffer, t'embrasser, je te raconterai une histoire, je vais même me remettre à prier, et tout ira bien.
Je n'aime pas la fête des Mères. Je n'ai pas d'enfants, je n'aime pas leur voix, ceux des voisins m'agacent, ces enfantillages m'ennuient, ces cadeaux qui ne représentent rien, qui ne veulent rien dire... Je touche mon ventre et je sens ce picotement, ce vide qui chaque année envahit tout comme une accusation, un échec, une mission avortée... Oui avortée, cinq fois de suite : je n'en voulais plus à la fin, mon ventre en était assoiffé, mais il était très faible et ne tenait pas le coup, j'en étais morte de désespoir.
Je n'aime pas la fête des Mères. Je n'ai allaité personne, mais j'ai veillé sur beaucoup d'enfants, je les ai caressés en cachette, je sentais l'odeur de leurs cheveux de loin, je faisais passer ma main sur leurs petits orteils quand ils s'endormaient à la crèche, mais ils n'étaient pas les miens.
Je n'aime pas la fête des Mères, mon fils unique est trisomique et on se moque de lui, il ne sait pas se débrouiller tout seul, chaque année je vais avec lui et j'achète moi-même mon propre cadeau et les voisins me souhaitent laconiquement bonne fête. Il ne grandit pas, mon fils, mais moi, à chaque fête des Mères, je grandis avec mes peurs.
Ma maman à moi est la plus belle, la plus forte, la meilleure de toutes, elle a le plus beau sourire, les plus beaux yeux, son nez est le plus doux, sa voix est la plus mélodieuse, elle est blonde, rousse, grosse, dyslexique, daltonienne, chrétienne, anorexique, musulmane, diplômée, athée, analphabète, malmenée, mal-aimée, bosseuse, paresseuse, fainéante, bonne à rien, philosophe, noire, chinoise, africaine, arabe, édentée, botoxée, raffinée, grotesque, polyvalente, bref, une maman quoi, comme toutes les mamans du monde, et j'en suis fière, chaque jour, chaque heure, et j'en pleure et j'en suis malade, car je ne peux plus le lui montrer ni le lui dire.

Si Dieu existe, il est sûrement une maman. Si le paradis existe, c'est sûrement le lieu de rencontre de toutes les mamans. La première fois que j'ai pensé au paradis, c'est lorsque ma copine à l'école a perdu sa maman. J'avais 10 ans et je me suis dit que puisque sa mère l'a laissée toute seule, c'était sûrement pour accomplir une mission plus importante : rendre visite à Dieu au...

commentaires (4)

Ma soeur cadette, elle-meme mère, a commenté "J'aime bcp.. tres poignant" On ne peut qu’etre tout-a-fait d’accord!

Fady Challita

23 h 51, le 21 mars 2015

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Ma soeur cadette, elle-meme mère, a commenté "J'aime bcp.. tres poignant" On ne peut qu’etre tout-a-fait d’accord!

    Fady Challita

    23 h 51, le 21 mars 2015

  • Très bel article.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    11 h 55, le 21 mars 2015

  • VOUS N'AIMEZ PAS LA FÊTE DES MÈRES... MAIS VOUS AIMEZ BIEN VOTRE MAMAN !

    MON CLAIR MOT A GEAGEA CENSURE

    10 h 32, le 21 mars 2015

  • tres vrai...bonne fete a toutes quand meme !

    Kaldany Antoine

    06 h 34, le 21 mars 2015

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