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Bombes fumigènes

Ce n'est pas la première fois qu'un haut responsable américain lâche une petite phrase assassine, une de ces bombes qui ne font pas que du bruit et que s'empressent de désamorcer sur-le-champ les propres services du bavard. Contre toute évidence (et la video de la chaîne CBS est là pour en témoigner), on veut nous faire croire ainsi, à coups de mises au point alambiquées, que le secrétaire d'État John Kerry n'a jamais envisagé une négociation avec Bachar el-Assad en personne, mais seulement avec des représentants de son régime. Que la position des États-Unis n'a donc pas varié. Et qu'il n'y a toujours pas d'avenir pour un dictateur d'une telle brutalité.

Bien qu'aspergé de trombes d'eau, le pétard n'aura pas manqué cependant de causer d'importants dégâts, et pas seulement parmi les amis de l'Oncle Sam. Car si les propos de Kerry ont indigné les Français et les Turcs, indisposé les Britanniques et atterré les royaumes pétroliers du Golfe (sans trop émouvoir Israël), ils ont aussi procuré un substantiel bol d'oxygène au tyran baassiste. Celui-ci s'est offert le luxe rare de faire la fine bouche, affirmant qu'il n'était pas preneur de belles paroles et qu'il attendait des actes concrets. Mais déjà la presse officieuse de Damas crie victoire, voyant dans les déclarations US une reconnaissance de la légitimité – mieux encore de la popularité (?) – de l'homme qui assaisonne désormais de gaz toxiques les barils d'explosifs qu'il lance sans répit sur sa propre population.

Quoi qu'il en soit, l'épisode Kerry vient clarifier deux points d'importance : pour Washington, la liquidation de l'État islamique a largement acquis la priorité sur le déboulonnement de Bachar ; et plus que jamais, la gestion américaine de la crise de Syrie est indissociable des négociations sur le nucléaire iranien. C'est là que tout se joue précisément. Et il y va bien davantage que de la Syrie.

L'arbre de l'atome dit pacifique peut-il vraiment cacher la dense forêt des ambitions régionales que nourrissent ouvertement les mollahs de Téhéran ? Agitant la carotte d'une levée des sanctions économiques qui frappent durement l'Iran, c'est essentiellement du temps que cherche à acheter l'administration Obama : dix ans durant lesquels il serait impossible à l'Iran de se doter de l'arme nucléaire, avec la mise en place d'un très sévère mécanisme d'inspections et de vérifications internationales. Or, dix ans, c'est vite passé ; et puis, qui pourrait jurer que la possession de la bombe est l'objectif numéro un de l'Iran chiite, plutôt qu'une reconnaissance américaine de sa prééminence dans cette partie du monde arabo-musulman ?

S'il faut en juger par les délirantes évocations d'empire multipliées ces derniers temps par de hauts responsables iraniens, un tel ordre nouveau pourrait bien être l'enjeu caché des pourparlers en cours sur les bords du lac Léman : un statut d'hégémonie valant bien une bombe, tout comme pour d'autres, dans le passé, Paris a largement valu une messe. Prématurément gratifié en 2009 d'un prix Nobel de la paix, Barack Obama aura décidément fort à faire pour contenir les prétentions démesurées de ses interlocuteurs : ces légendaires, ces incontestés champions du bazar.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Ce n'est pas la première fois qu'un haut responsable américain lâche une petite phrase assassine, une de ces bombes qui ne font pas que du bruit et que s'empressent de désamorcer sur-le-champ les propres services du bavard. Contre toute évidence (et la video de la chaîne CBS est là pour en témoigner), on veut nous faire croire ainsi, à coups de mises au point alambiquées, que le secrétaire d'État John Kerry n'a jamais envisagé une négociation avec Bachar el-Assad en personne, mais seulement avec des représentants de son régime. Que la position des États-Unis n'a donc pas varié. Et qu'il n'y a toujours pas d'avenir pour un dictateur d'une telle brutalité.
Bien qu'aspergé de trombes d'eau, le pétard n'aura pas manqué cependant de causer d'importants dégâts, et pas seulement parmi les amis de l'Oncle Sam. Car si les...