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Vas, vis...

Ce soir j'ai envie de t'écrire une vraie lettre, une lettre lente, sur du vrai papier, qui se palpe et se conserve, avec de l'encre qui tache les doigts. Plus tard je la glisserai dans une enveloppe que je collerai en passant les bords sur ma langue et la colle aurait un goût vaguement sucré. Et puis demain j'irai te la poster en courrier normal, avec un timbre apposé en haut à droite, sur lequel il y aurait la forme géographique du Liban et cette mention naïve : « Bhibbak ya Loubnan », Liban, je t'aime. Enfants, nous happions les enveloppes des lettres qui parvenaient à nos parents pour en décoller les timbres à la salle de bains, sous la vapeur que dégageait le robinet d'eau chaude. Il en venait d'Afrique, des Émirats arabes qui n'étaient pas encore unis, d'Amérique du Nord et du Sud. Rarement d'Europe. L'Europe, déjà vieille, laminée par les guerres, n'attirait pas vraiment les émigrés libanais. Mais pourquoi partaient-ils donc ? Pourquoi avaient-ils choisi, si nombreux, d'aller vivre au loin et passer le restant de leurs jours à écrire des lettres sous ces plis qui étouffaient leurs larmes ? Ils les ornaient pourtant de timbres somptueux où l'on voyait, selon l'origine, des girafes, des gazelles, des fleurs invraisemblables ou des fusées. Ces parcelles d'ailleurs, de la taille d'un ou deux pouces, avec leurs bords dentelés, nous faisaient rêver à des contrées inconnues et magiques où les gens étaient malheureux. Peut-être, après tout, faisaient-ils semblant de l'être, jaloux d'un bonheur confusément coupable et en tout cas difficile à partager.
Voilà que tu t'en vas à ton tour. Avec les autres, comme les autres, parce que, comment l'expliquer, c'est presque une fatalité. Naître libanais signifie, un jour ou l'autre, partir. On arguera les guerres, les crises, l'absence de gouvernance, le chômage, le chaos, tout cela est vrai, mais on n'a pas besoin d'arguments. On part, c'est tout. Si l'on ne partait pas, on aurait l'impression de passer à côté d'une chance, on ne sait laquelle. Plus le pays de l'enfance est petit, plus le monde paraît grand et désirable. En te voyant quitter la maison, je l'ai bien vu que tu partais à la conquête du monde. Sur les réseaux sociaux, toutes les mères en témoignent : leurs enfants sont Christophe Colomb ou rien. D'ailleurs, on en voit la preuve dans tous les classements d'excellence : il y a toujours un pourcentage impressionnant de Libanais dans ces listes prestigieuses de chercheurs, d'inventeurs, que sais-je. Alors, mon fils, je te félicite d'avance et me réjouis en anticipant la fierté que tu me donneras en contrepartie de ton absence. J'aurais aimé que tu restes, voilà, c'est dit. Dans ce pays qui va cahin-caha, mais où l'on est chez soi. Dans ce pays où tout est à faire, mais où rien ne se fera tout seul. J'aurais aimé. Que ton talent explose ici même et que sous ce même soleil tu acceptes de rayonner. C'est encore un presque État, certes. On y a une presque liberté de penser, une presque justice, une presque coexistence, une presque sécurité, on pourrait presque y arriver. Il faudra qu'un jour tu ramènes tes bras, ta tête et ton cœur, avant que ceux qui restent n'aient trop vieilli. Et, P.-S. : évite de te déplacer en métro par les temps qui courent.

Ce soir j'ai envie de t'écrire une vraie lettre, une lettre lente, sur du vrai papier, qui se palpe et se conserve, avec de l'encre qui tache les doigts. Plus tard je la glisserai dans une enveloppe que je collerai en passant les bords sur ma langue et la colle aurait un goût vaguement sucré. Et puis demain j'irai te la poster en courrier normal, avec un timbre apposé en haut à droite, sur lequel il y aurait la forme géographique du Liban et cette mention naïve : « Bhibbak ya Loubnan », Liban, je t'aime. Enfants, nous happions les enveloppes des lettres qui parvenaient à nos parents pour en décoller les timbres à la salle de bains, sous la vapeur que dégageait le robinet d'eau chaude. Il en venait d'Afrique, des Émirats arabes qui n'étaient pas encore unis, d'Amérique du Nord et du Sud. Rarement d'Europe. L'Europe,...
commentaires (5)

La critique du "libanisme" parfait et niais désarçonne l’enchaînement libaniste, non pas pour que le Libanais porte la chaîne désolante, mais pour qu'il la secoue, se rebelle et se libère. Cette très bonne critique le désillusionne afin qu'il pense et forme sa réalité, et afin qu’il se meuve autour de lui-même et autour de son bonheur. Le "libanisme" n'est que l’illusoire qui se meut autour de lui, tant que le Libanais ne se meut pas autour de lui-même. Il a donc pour mission, une fois que ce "libanisme" niais sera realy démystifié, d'établir sa réelle présente vie. Sa tâche de femme ou d’homme au service de La Femme ou de L’Homme consiste, une fois démasquée l'image libaniste, à la démasquer sous ses formes matérielles. La critique du libanisme se transforme ainsi en critique de la réalité stricte politique. Si l'on veut partir du statu quo libanais, fût-ce de la façon la plus adéquate, i.e. éhhh, éhhh négative, le résultat n'en resterait pas moins "pur" anachronisme. La négation même de ce présent libanais est déjà en réalité remisée, tel un fait poussiéreux, dans le kjbi historique des pays Développés. On a beau nier l’existence des Sacs libanais pleins, il reste toujours les sacs libanais Vides. Lorsqu’on nie la situation libanaise 015 présente, on est d'après la chronologie vraiment Moderne, à peine au siècle passé en l'an 75 ; et encore moins au centre même du temps présent !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

15 h 10, le 22 janvier 2015

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Commentaires (5)

  • La critique du "libanisme" parfait et niais désarçonne l’enchaînement libaniste, non pas pour que le Libanais porte la chaîne désolante, mais pour qu'il la secoue, se rebelle et se libère. Cette très bonne critique le désillusionne afin qu'il pense et forme sa réalité, et afin qu’il se meuve autour de lui-même et autour de son bonheur. Le "libanisme" n'est que l’illusoire qui se meut autour de lui, tant que le Libanais ne se meut pas autour de lui-même. Il a donc pour mission, une fois que ce "libanisme" niais sera realy démystifié, d'établir sa réelle présente vie. Sa tâche de femme ou d’homme au service de La Femme ou de L’Homme consiste, une fois démasquée l'image libaniste, à la démasquer sous ses formes matérielles. La critique du libanisme se transforme ainsi en critique de la réalité stricte politique. Si l'on veut partir du statu quo libanais, fût-ce de la façon la plus adéquate, i.e. éhhh, éhhh négative, le résultat n'en resterait pas moins "pur" anachronisme. La négation même de ce présent libanais est déjà en réalité remisée, tel un fait poussiéreux, dans le kjbi historique des pays Développés. On a beau nier l’existence des Sacs libanais pleins, il reste toujours les sacs libanais Vides. Lorsqu’on nie la situation libanaise 015 présente, on est d'après la chronologie vraiment Moderne, à peine au siècle passé en l'an 75 ; et encore moins au centre même du temps présent !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    15 h 10, le 22 janvier 2015

  • "Plus le pays de l'enfance est petit, plus le monde parait grand et désirable" Je ne vous surprendrai pas, Fifi, en ajoutant que: "plus le village de l'enfance (ou de l'en-France?) est petit, plus le Liban parait grand et désirable". Plus encore quand l'amour,seul, vous y a vu débarquer,un jour, d'un bateau. Envoyé par personne, pour aucune mission particulière, juste pour un regard, quelques mots échangés, quelques notes de musique et la voix de Fairouz. Je vous remercie de tout mon coeur, Fifi Abou Dib.

    Neuschwander Joël

    14 h 49, le 22 janvier 2015

  • Plus on avance dans la lecture de cet article, plus le Coeur se serre... a-t-on envie de pleurer pour se soulager??? Qui de nous n'a pas un enfant qu'on a pouponné, élevé avec amour et grands frais et qui plie bagage pour tenter sa chance ailleurs, des fois seul mais aussi, des fois, avec femme et enfants!!! Notre Liban a connu plusieurs vagues d'émigration à cause de la pauvreté ou de la persécution, mais à l'heure actuelle il y a des dizaines d'autres raisons pour prendre le large... Ce n'est pas Skype qui consolera les mères... Serait-ce notre inévitable destin? Tout porte à le croire, malheureusement....

    Pierre El-Fady

    13 h 37, le 22 janvier 2015

  • Qui disait que le provisoire seul, était définitif .

    FRIK-A-FRAK

    13 h 32, le 22 janvier 2015

  • Un jour... on revient aussi...

    Gerard Avedissian

    11 h 51, le 22 janvier 2015

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