Le pianiste turc Fazil Say. Fred Dufour/AFP
Un musicien vedette retiré du répertoire, une pièce de théâtre expurgée de ses allusions sexuelles, une loi sur le financement public de la culture... En Turquie, les artistes se plaignent de plus en plus des pressions du pouvoir islamo-conservateur.
Le cas de Fazil Say est sûrement le plus emblématique de l'emprise croissante reprochée au pouvoir de l'omniprésident Recep Tayyip Erdogan. Mondialement connu, le pianiste a fait les gros titres en Turquie lorsqu'il a été jugé pour une série de tweets rageurs et moqueurs dirigés contre l'islam. Sa condamnation à dix mois de prison avec sursis pour « injures aux valeurs religieuses » a suscité un concert de protestations sur toute la planète. Quelques mois après celle de la justice, le gouvernement a infligé une seconde peine au virtuose en retirant trois de ses œuvres, La symphonie d'Istanbul, Eau et Hermiyas : le garçon sur le dauphin du répertoire de l'Orchestre national présidentiel. Le ministère de la Culture a rejeté les accusations de censure lancées par Fazil Say, mais a tout de même sollicité le compositeur turc Muammer Sun pour jouer à sa place, ce qu'il s'est empressé de refuser par solidarité artistique. « Je considère le retrait des œuvres de Say du programme de l'orchestre comme une intrusion (politique) dans l'art et je m'y oppose », explique aujourd'hui M. Sun. « C'est un grand compositeur et un artiste célèbre dans le monde entier qui n'hésite pas à exprimer ses convictions quand c'est nécessaire », loue le musicien, en reprochant au régime qui dirige sans partage la Turquie depuis 2002 de « concevoir les arts uniquement dans une perspective islamique ». Et Muammer Sun d'affirmer que même le très religieux empire ottoman était plus tolérant pour la culture que l'actuel gouvernement. « Il y a avait en 1850 un opéra au palais des sultans », grommèle-t-il, « nos dirigeants actuels ne connaissent pas l'histoire, ils sont ignorants ».
Menaces
Depuis son arrivée au pouvoir, Recep Tayyip Erdogan n'a pas caché son intention de réhabiliter les traditions islamiques de son pays. En décembre dernier, il a publiquement regretté que les étudiants turcs connaissaient parfaitement Albert Einstein ou Ludwig Van Beethoven mais étaient incapables de nommer un scientifique ou un musicien musulmans. Depuis quelques semaines, c'est un nouveau projet de loi déposé par le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir qui nourrit les inquiétudes. S'il est voté, il confiera à un conseil de onze membres tous nommés par le gouvernement le pouvoir d'attribuer les subventions publiques à la culture. « C'est inacceptable. Autant laisser entrer les hommes politiques dans les théâtres et jouer eux-mêmes les pièces », a fulminé Tamer Levent, patron de la Fondation des artistes du théâtre, de l'opéra et du ballet. Ancien directeur du département des arts de la scène de l'université d'État Hacettepe d'Ankara, Muride Aksan considère que le texte qui doit être examiné par le Parlement constitue clairement une « menace pour la danse. Le ballet ne peut exister et se développer dans le respect de sa tradition », plaide-t-elle.
Fulya OZERKAN / AFP


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