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Le Liban en 2014

La guerre défensive contre le fondamentalisme terroriste sunnite

Fady NOUN | OLJ
05/01/2015

Plus que l'absence d'un président de la République depuis mai dernier, l'événement dominant de l'année 2014 au Liban est incontestablement la guerre défensive menée par l'armée libanaise contre le fondamentalisme terroriste sunnite. Confiné d'abord aux régions à prédominance chiite, victimes de plusieurs attentats à la voiture piégée, dont l'un contre le siège de l'ambassade d'Iran, ce terrorisme s'est ensuite étendu à la troupe, à Tripoli, Ersal et ailleurs, principalement au Liban-Nord. Dans ce combat, l'armée libanaise, insuffisamment équipée, a quand même su démontrer sa vaillance et sa cohésion. Bénéficiant d'un appui total du courant du Futur, majoritaire dans la communauté sunnite, elle est parvenue à chasser de Tripoli, au prix de lourdes pertes, les groupes qui s'y étaient incrustés. Et la défection d'une poignée de soldats fanatisés n'a fait que mettre en évidence cette cohésion.

Les détenus islamistes de la prison centrale de Roumieh arrêtés au lendemain de la chute du camp de Nahr el-Bared et de la défaite de l'organisation Fateh el-Islam (2008) font partie des acteurs invisibles de ce terrorisme dirigé contre les fondements institutionnels et culturels du Liban. On se rappelle que des poursuites furent engagées, après la chute de Nahr el-Bared, contre 420 personnes dont presque la moitié par contumace. Ce dossier fut d'abord du ressort du tribunal militaire, avant d'être confié à la Cour de justice. Il s'ajoutait à deux autres dossiers d'attentats terroristes dans lesquels était déjà impliqué, antérieurement le groupe Fateh el-Islam : à Bohsas et Aïn Alak

Incarcérés en 2008, tous les détenus dans le dossier Nahr el-Bared purgèrent un certain nombre d'années de prison sans procès. Les jugements ne commencèrent à paraître qu'à partir de 2013. Pour les coupables, les années de prison sans jugement furent un à-valoir sur leur sentence finale, qui dépassa de loin la peine endurée, puisque la bataille de Nahr el-Bared a coûté non moins de 172 morts à l'institution militaire et de nombreux blessés dont beaucoup d'invalides. Pour quelques dizaines de prévenus, toutefois, la peine de prison purgée fut une grave injustice. Mais cette page est aujourd'hui tournée.

Questions de procédure
C'est le nombre des dossiers qui explique, en partie, le long délai de détentions sans jugement des islamistes de Roumieh. Ainsi, pour des questions de procédure, les audiences devaient être précédées d'un appel des détenus et de leurs avocats, une fastidieuse routine qui pouvait prendre jusqu'à deux heures de temps. Il fallut trouver une parade. Ce fut la subdivision des dossiers des prévenus en petits groupes. L'insuffisance de moyens de sécurité a aussi été invoquée comme motif de retard, le transport des prisonniers de Roumieh au Palais de justice posant problème, puisque c'est par dizaines que les détenus devaient y comparaître. À cette fin, on a dû construire en hâte une salle de tribunal contiguë à la prison.
Aujourd'hui, des 93 islamistes toujours incarcérés à la prison de Roumieh, il ne reste plus que 35 détenus sans jugement. Mais depuis la bataille de Ersal, le 2 août 2014, la donne a changé. Ce sont désormais les islamistes qui refusent de comparaître devant la Cour de justice (qui siège tous les vendredis). Relancée par la magistrature, la direction de la prison de Roumieh, qui relève du ministère de l'Intérieur, a reconnu qu'il ne lui est pas possible de traîner de force les prévenus devant les tribunaux « sans effusion de sang... ».

Car, entre-temps, en six ans, les détenus islamistes se sont organisés, au point de transformer le bâtiment B de Roumieh en un espace autonome où les gardes n'osent s'aventurer de peur d'être agressés ou pris en otage, et où c'est leur loi qui s'impose. Ils y organisent leur vie collective suivant une hiérarchie qui leur est propre, disposent de portables et autres moyens de confort, et imposent même leur justice. On leur attribue la responsabilité de l'exécution d'un insoumis.

L'anarchie des médias
Dans une initiative symptomatique de l'anarchie qui règne au Liban, des médias audiovisuels libanais se sont même arrangés pour obtenir de certains d'entre eux des entretiens téléphoniques en direct, en plein journal télévisé. Ailleurs qu'au Liban, un événement pareil vaudrait au moins à son auteur une accusation de complicité et d'outrage à la justice.
En outre, se conduisant à Roumieh comme des prisonniers de guerre, conformément à leur idéologie, certains d'entre eux sont parvenus à s'échapper, tandis que d'autres ont tenté l'aventure sans succès. Ces incidents ont jeté une lumière crue sur le système carcéral et la corruption, et/ou l'incompétence qui a permis à ces graves incidents de se produire. Des arrestations et des révocations ont suivi, notamment parmi le personnel médical de la prison.

Depuis le 2 août dernier et l'attaque déclenchée contre l'armée à Ersal, après l'arrestation aussi inattendue qu'inespérée du chef jihadiste Imad Jomaa, les détenus islamistes de Roumieh sont en vedette dans un contexte encore plus dramatique puisque la libération de plus d'entre eux est exigée en échange de la libération d'une trentaine d'otages libanais : militaires et policiers capturés lors de la bataille d'Ersal par les deux groupes actifs dans la région du Qalamoun syrien : le Front al-Nosra, relevant d'el-Qaëda, et le groupe État islamique de sinistre réputation.

Un drame national
Depuis cette date, les détenus de Roumieh sont au cœur d'un drame national qui, relayé par les médias libanais, a révélé le Liban à lui-même : un Liban officiel incapable d'établir une stratégie claire de négociation avec les groupes jihadistes et qui assiste ulcéré à l'exécution de ses militaires, dont deux par décapitation ; un Liban communautaire dont chaque groupe essaie d'obtenir la libération de ses propres otages ; un Liban « du droit » incapable de se conduire en milice en dressant les potences à l'entrée de la prison de Roumieh ; un Liban insuffisamment armé et renseigné pour entreprendre une opération coup de poing contre les repaires jihadistes.

Sur le principe de l'échange entre otages et prisonniers, l'institution militaire, elle, est à la hauteur de sa réputation : muette. Ce n'est pas son affaire. Tout ce que l'on peut obtenir d'elle, c'est un énergique refus « d'accepter d'avoir le couteau sous la gorge ». Stratégiquement, pour elle, les otages sont « inexistants ».
Au ministère de la Justice, même mutisme. « Notre travail, c'est de dire le droit. Vous voulez libérer certains des détenus, c'est votre affaire. Promulguez une loi d'amnistie ! » y dit-on à l'intention du législatif et de l'exécutif.

En tout état de cause, il n'est pas faux d'affirmer qu'aux yeux de la justice, comme aux yeux du commandement militaire, le Liban, attaqué sur plusieurs fronts, est dans une dynamique de guerre défensive, quand bien même cette situation n'est pas explicitée clairement aux yeux de l'autorité publique ; une situation qui justifie, notamment, que les conditions d'incarcération des détenus ne soit pas celles du droit commun.

Telle est la situation face aux manipulations dont l'État libanais est aujourd'hui l'objet de la part des néobarbares et dont les médias se font les complices involontaires dans leur obsession vénale de l'audimat. Une image d'un État bourreau involontaire et victime encore plus maladroite. Incontestablement l'une des plus ambiguës – et des plus injustes – qu'il ait données de lui-même cette année.

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