Le mouvement prodémocratie a insufflé un souffle nouveau au cantonais, langue parlée à Hong Kong, où les craintes étaient grandes de voir cet idiome subir le même déclin que d’autres langues régionales face au mandarin, la langue officielle prédominante en Chine. Johannes Eisele/AFP
Dans leurs tentes comme sur Internet, les jeunes manifestants de Hong Kong inventent un langage tellement évolutif qu'Helen Fan a décidé de se servir d'une arme nouvelle pour faire avancer la démocratie : le dictionnaire.
La jeune artiste de 29 ans est l'une des petites mains derrière « Le b.a.-ba des Parapluies », glossaire en ligne où figurent les termes anglais et cantonais ainsi que les symboles qui ont fleuri depuis le 28 septembre lorsque a commencé la « révolution » du même nom.
« C'est vraiment l'explosion » du langage dans l'ancienne colonie britannique passée sous tutelle chinoise, dit Helen Fan : jeux de mots désobligeants sur le nom du chef du gouvernement local Leung Chun-ying, expressions ironiques sur la volonté de Pékin de garder la haute main sur le processus électoral, le vocabulaire est haut en couleur. « Toutes les semaines, il y a des mots nouveaux. »
Les spécialistes disent que le mouvement prodémocratie a insufflé un souffle nouveau au cantonais, langue parlée à Hong Kong, où les craintes étaient grandes de voir cet idiome subir le même déclin que d'autres langues régionales face au mandarin, la langue officielle prédominante.
Pour Pékin, le cantonais, parlé par 60 millions de personnes dans le monde, est un « dialecte ».
Barrière d'incompréhension
« Le mouvement actuel renverse l'impact négatif de la politique éducative (imposée par Pékin) en matière de cantonais et lui donne un rôle-clé sur la scène politique, explique Victor Mair, professeur de chinois et de littérature à l'université de Pennsylvanie. Il n'y a vraiment aucun précédent pour ce qui se passe aujourd'hui à Hong Kong. »
Les locuteurs du mandarin ne comprennent souvent pas le cantonais et l'inventivité des manifestants ajoute à cette barrière d'incompréhension.
« Ceux qui parlent le mandarin ne comprennent quasiment rien au cantonais oral et ont aussi du mal à le lire, ajoute Victor Mair. Lorsqu'on ajoute les nouveaux jeux de mots politiques et les expressions, alors il est très difficile pour les autres de comprendre ce que les Cantonais sont en train de se dire ou de s'écrire. »
Les langues parlées en Chine se prêtent aux jeux de mots. Les termes quasi homonymes sont nombreux, les tons qui modifient la hauteur de la prononciation des syllabes peuvent être changés et ainsi transformer le sens de ce qui est dit.
Dans une imitation phonétique de « gou wu » qui signifie en mandarin faire du shopping, les manifestants ont façonné l'expression « gau wu » qui a pris le sens d'occuper les rues, tout en apportant une touche de vulgarité avec le « gau » qui fait référence au sexe masculin.
Cette expression fait les délices des internautes depuis l'évacuation du campement de Mongkok, dans la partie continentale de Hong Kong, lorsque Leung Chun-ying a recommandé aux manifestants d'aller faire leurs emplettes pour aider le commerce local.
Sur le campement d'Admiralty, principal site occupé près du siège du pouvoir, des loups en peluche font référence au nom de famille du chef de l'exécutif, qui se prononce en cantonais un peu comme « long » ou loup.
« Connaître son champ de bataille »
Des panneaux ont fleuri pour désigner la « Place des Parapluies » ou les « Jardins de la Démocratie », des références ironiques aux noms pompeux donnés par les promoteurs immobiliers de Hong Kong à leurs résidences luxueuses hors de prix.
Silas Fong, qui vit en Allemagne mais est natif de Hong Kong, crée des sacs à main ornés de slogans en cantonais pour promouvoir les « manifestations soft ». « J'étais un peu inquiet de la disparition du cantonais. Mais depuis la révolution des parapluies, je suis plus optimiste. »
Les révoltes populaires inventent souvent leur propre langage, à l'image des signes utilisés par le mouvement Occupy Wall Street à New York ou des chants du printemps arabe.
Parallèlement, « Le b.a.-ba des Parapluies » définit aussi des termes politiques comme « droits civiques » ou « gouvernance ».
« Je me suis rendu compte que je ne connaissais en fait pas le sens de ces termes. Même si on partage beaucoup d'informations sur Facebook, si on ne connaît pas son champ de bataille, on ne peut pas avancer », souligne Helen Fan.
Les étudiants évoquent désormais la possibilité de battre en retraite. Lesley Cheung, 20 ans, cocréatrice du glossaire, espère que celui-ci restera en héritage d'un moment extraordinaire. « Je me demande depuis longtemps comment influencer la vie quotidienne pour que les gens ne soient plus aussi obéissants », dit-elle.
Emily FORD/AFP


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