Culture

L’art contemporain libanais à l’honneur à Singapour

Événement

Il faut parfois regarder de loin pour mieux voir. Et même des fois aller très loin pour se rendre compte de certaines choses. Du dynamisme et de la vitalité de la scène artistique libanaise par exemple, que la Foire d'art de Singapour a contribué à révéler un peu plus à l'international !

Zéna ZALZAL | OLJ/Envoyée spéciale à Singapour
05/12/2014

En mettant à l'honneur le Pavillon libanais, l'édition inaugurale de la Singapore Art Fair, qui s'est tenue le week-end dernier dans la florissante cité-État asiatique, aura mis en lumière le talent, la créativité et la diversité d'expression des artistes contemporains du pays du Cèdre. Lesquels ont largement capté l'attention, sinon suscité l'intérêt des visiteurs de cette foire rassemblant, au sein du vaste espace de congrès Suntec, une soixantaine de galeries et quelque 230 artistes en provenance de 22 pays. Une «foire-boutique», certes, mais qui a néanmoins drainé 10500 personnes du 27 au 30 novembre dernier. Dont quelques gros collectionneurs asiatiques, français et des pays du Golfe.


Cette foire, la première en Asie dédiée à des artistes de la région Me.Na.Sa (Middle Est, North Africa, South Asia), est le corollaire et la suite logique de la Beirut Art Fair positionnée sur la même niche. Organisée d'ailleurs par Cedralys, société à l'initiative de la foire de Beyrouth fondée par Laure d'Hauteville et Pascal Odile, conjointement avec Orchilys Pte Ltd du côté singapourien, elle a pour objectif d'introduire sur la scène du Sud-Est asiatique les valeurs montantes de l'art du Liban et des pays du Moyen-Orient. « Le Liban au carrefour de l'Orient et de l'Occident est, pour moi, le centre même du Me.Na, comme Singapour, hub financier mondial, est celui de l'Asie du Sud-Est. De plus, ayant constaté, d'une part, qu'une certaine effervescence créative s'est instaurée au sein des régions qui composent la zone géographique qui s'étend du Maroc à l'Indonésie et au Japon, et l'évolution du marché de l'art ayant, d'autre part, montré clairement un intérêt des collectionneurs asiatiques pour les artistes en provenance de l'Ouest, nous avons voulu, avec cette nouvelle vitrine en Asie, saisir l'opportunité de développer les connexions et concrétiser les échanges artistiques entre les différentes cultures qui participent à la dynamique Me.Na.Sa. », explique Laure d'Hauteville.
Pour son édition inaugurale, la Singapore Art Fair a donc naturellement choisi de mettre en vedette le meilleur de la création artistique de la région Afrique du Nord/Moyen-Orient, à travers une sélection de galeries d'un certain niveau. Mais aussi et surtout en mettant en place deux plateformes d'expositions à but non commercial, voire carrément d'esprit muséal, destinées à introduire, auprès d'un public et des collectionneurs nouveaux, les différentes pratiques contemporaines essaimant dans ces territoires.

 

Un Pavillon libanais central
À commencer par le Pavillon libanais occupant la stratégique place centrale de cette foire de 6 000 m² de surface, aménagée en vastes allées ponctuées d'une dizaine de sculptures monumentales séparant les différents stands.


Un pavillon baptisé «Contemporary Lebanon: Art Beyond Violence », coordonné par Janine Maamari, collectionneuse, commissaire d'expositions et fondatrice de Liban Art. Laquelle a mis un soin particulier à sélectionner, parmi «l'extraordinaire floraison de jeunes talents, un bouquet de 12 artistes. Certains en plein envol, d'autres qui bénéficient d'une certaine reconnaissance et qui, pour la plupart, ont déjà exposé à l'étranger. Des peintres, photographes, vidéastes, installationistes qui expriment, chacun à sa façon et avec sa singularité, son style et ses médias de prédilection, un fort attachement à leur héritage culturel, leur pays, dont ils traitent, sans tabou, des bouleversements politiques, économiques et sociétaux...». De Laudi Abilama (la seule à sortir du champ national avec un portrait du fameux dirigeant singapourien Lee Kuan Yew) à Alfred Tarazi (dont l'assemblage de 28 photomontages sur billets de banque – ceinturant les deux murs du Pavillon libanais – narrant l'histoire d'une inflation nationale depuis l'indépendance jusqu'à nos jours, a fortement capté l'intérêt des critiques présents), les artistes exposés formaient un groupe d'un éclectisme de haut vol.
Des peintres, à l'instar de Saïd Baalbacki, Marwan Sahmarani, Tagreed Dargouth, Nadia Saffieddine ou Hiba Kalache, qui évoquent chacun dans son langage propre la répercussion sur son environnement immédiat de la violence, de l'éclatement et de la déstabilisation de la région. En un message artistique qui transcende la violence. Et que l'on retrouve aussi dans le mémorial dédié aux War Victims, fascinante installation murale «anamorpho-calligraphique» signée Bassam Geitani. Et un regard ironique et dénonciateur posé sur les situations et événements abscons qui font notre actualité par les plasticiens Omar Fakhouri, Dima Hajjar, Christine Kettaneh ou encore Najla el-Zein. Cette dernière, dont la piquante installation de fausse fourrure, réalisée en milliers de cure-dents, jetée, on dirait, négligemment sur une traditionnelle chaise cannée et baptisée Sitt el-Sitteit, a recueilli tous les suffrages !

 

Catherine David, curatrice du Pavillon Me.Na
L'autre pavillon vedette de cette foire était celui de la région Me.Na. curaté par la célèbre Catherine David, directrice adjointe du Centre Pompidou à Paris. Elle a voulu «montrer, dit-elle, une génération de nouveaux artistes qui ne sont pas forcément "mainstream", qui ne sont pas forcément dans de très grandes galeries ou des musées, qui ne sont pas dans la grandiloquence des formats et, certainement pas, dans l'illustration ou l'esthétisation des clichés. Mais qui ont en commun un travail relativement expérimental, utilisé comme moyen de réflexion sur leur environnement ». Des artistes comme le Marocain Hicham Benohoud (qui immortalise des Anes (in)Situ dans des intérieurs bourgeois), l'Algérien Massinissa Selmani (qui croque en dessins délicats des situations absurdes), le Tunisien Atef Maatallah (qui exprime dans des fresques magnifiques au crayon et bic sa suffocation sociale), ou encore le Saoudien Ahmed Mater (à la fois médecin et artiste, dont le travail sur l'image s'inscrit dans la mouvance des œuvres dénonciatrices des mauvaises conditions de vie des ouvriers...). «Tous, à travers une hétérogénéité de techniques (photos, images en mouvement, dessins...) et d'œuvres en multicouches, produisent des représentations, subtilement critiques et ironiques, des contextes dans lesquels ils vivent», indique Catherine David. Cette dernière a aussi choisi de présenter dans sa sélection une vidéo, «traitant de l'écroulement du grand rêve moderniste qui a totalement failli dans cette région du monde », réalisée par le Libanais Ali Cherri. Une pièce visuelle qui met en perspective deux moments de l'histoire de la Syrie contemporaine. À travers des documents d'archives mettant en parallèle, d'une part, Hafez el-Assad dans les années soixante-dix au téléphone avec l'unique cosmonaute syrien et, d'autre part, sa statue déboulonnée par les révolutionnaires.


Une participation libanaise d'une belle variété et vitalité. Et qui, dans cette foire concoctée par Pascal Odille (directeur artistique pour les œuvres en provenance du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord), réservait d'agréables découvertes. À l'instar de cette installation photographique signée Hania Farell, une Libanaise vivant à Londres, qui offrait aux visiteurs une apaisante et artistique immersion au sein de la nature verdoyante traversée de cascades du... Chouf.
Ou encore la performance de Yazan Halwani, le talentueux street-artist libanais de 22 ans qui a participé, avec deux autres graffeurs singapourien et indonésien, à l'élaboration d'une murale collaborative et éphémère. Sans oublier la vidéo-art de Roger Moukarzel projetée sur le «Big Picture» qui a inauguré en grande pompe cette foire.


Et puis belle surprise également lorsqu'au détour d'une allée, on aperçoit ce stand d'une galerie purement
singapourienne, Ode to Art, entièrement occupé par les sculptures de Nadim Karam!
Une première Me.Na.Sa Art singapourienne qui, à défaut de bénéfices marchands immédiats, aura contribué à mieux faire connaître l'art contemporain libanais et du Moyen-Orient dans cette partie du monde traditionnellement habituée à regarder vers la Chine et Hong Kong en matière de création artistique. La seconde édition, déjà programmée du 19 au 22 novembre 2015, sera sans doute plus décisive !

 

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