Le ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, très ferme au cours de sa conférence de presse hier. Photo Dalati et Nohra
Le dilemme des autorités prises entre leur compassion pour les parents d'otages et la raison d'État, qui leur interdit de céder au chantage des ravisseurs, a éclaté hier au grand jour. Et cette fois, c'est la fermeté qui a triomphé.
Il a fallu du courage. Il a fallu braver la démagogie bon marché de certains médias, mais le ministre de l'Intérieur a finalement franchi le pas. Reflétant l'exaspération des autorités et de l'opinion publique de voir les parents perturber la circulation sur des axes routiers majeurs pratiquement sur instruction des ravisseurs, le ministre de l'Intérieur a ordonné hier la réouverture de force de l'accès nord à la place des Martyrs, au niveau de Saïfi, qu'ils avaient bloquée.
Certes, les manifestants ont été brusqués, ce qui a donné prise à des critiques et de vives protestations, notamment de la part de Walid Joumblatt et du ministre de l'Information, Ramzi Jreige, mais, enfin, la route a été rouverte. Provisoirement fermée à nouveau en soirée, elle devait être rouverte de nouveau un peu plus tard.
La tribune démocratique existe
« Soyons clairs. Je ne permettrai plus la fermeture des routes, a enchaîné M. Machnouk. Les parents d'otages jouissent d'une tribune mise à leur disposition en toute démocratie devant le Grand Sérail. À partir de cette tribune, ils peuvent légitimement exprimer leurs points de vue et leurs sentiments tous les jours. Nous partageons leur douleur. Les télévisions locales, arabes et internationales leur accordent des temps d'antenne et transmettent toutes les heures leurs déclarations. Des députés et des ministres leur rendent visite pour leur exprimer leur solidarité et les informer des derniers développements de leur cause. »
« Le gouvernement n'a pas failli un seul instant dans sa tâche de médiation telle que définie par le Conseil des ministres, a ajouté le ministre. Nous ne pouvons nous conduire comme une milice », a-t-il ajouté en substance.
Et M. Machnouk de critiquer le Hezbollah, dont les négociations avec « l'Armée libre syrienne » viennent d'être couronnées de succès, avec la libération d'un de ses miliciens capturé en Syrie. « Les parades du Hezbollah étaient dirigées contre le gouvernement ; elles ont nui à nos efforts, a insisté M. Machnouk. Les négociations avec les ravisseurs seront longues, ce qui s'est passé avec le Hezbollah n'est pas très indicatif. »
Le pays paralysé
Pour le ministre de l'Intérieur, « l'escalade sur les routes répond aux ordres des ravisseurs et ne débouche sur rien d'autre que la paralysie du pays ». « Ce n'est pas ce qui va libérer les otages », a-t-il ajouté.
Plus tard, répondant de ses ordres aux FSI devant le Premier ministre, M. Machnouk a déclaré être « disposé à démissionner », tout en doutant que « cette démission résoudra quoi que ce soit ».
« Nous ne travaillons pas pour eux »
« Toutes nos excuses, mais nous ne travaillons pas pour les ravisseurs, quelles que soient nos craintes, s'est écrié le ministre. Les ravisseurs sont une bande de criminels qui n'a rien d'autre à faire que de terroriser les parents et de leur donner des instructions qui les effraient. Ces derniers ne doivent pas céder à ces signaux venus des ravisseurs ; car c'est leur rendre un service qui ne sert qu'à semer le désordre à l'intérieur du pays. »
« La fermeture des routes compromet les travaux de la population, a encore dit le ministre. Nous ne céderons pas sur ce point, mais nous traiterons avec les ravisseurs selon les normes convenues et à travers les États influents comme le Qatar. Le Premier ministre n'a pas laissé échapper une seule occasion de faire progresser ce dossier. Le ministre Waël Bou Faour s'en occupe 24 heures sur 24. Si l'on considère que notre suivi est manquant, qu'on nous dise comment nous y prendre ! ».
Critiques de Joumblatt et de Jreige
Les familles des militaires enlevés ont pour leur part critiqué l'État et la manière dont il a géré la situation à Saïfi. « Quel État démocratique réprime ses citoyens de cette manière, s'est interrogé un porte-parole des familles. Nous tenons le gouvernement pour responsable au cas où l'un des otages serait assassiné. Dorénavant, nous ne préviendrons plus l'État de nos démarches », a-t-il poursuivi, avant de réclamer aux autorités l'ouverture d'une enquête.
Le chef du PSP Walid Joumblatt et son lieutenant, Waël Bou Faour, ont également critiqué la brusquerie des forces de l'ordre. « Un peu de modestie excellences ! » s'est écrié M. Joumblatt, mettant en parallèle cette conduite musclée avec le laxisme dont les forces de l'ordre font preuve avec les « convois sécuritaires réels ou fictifs » qui paradent sur les routes . Pour M. Joumblatt, « l'État a perdu les nerfs au lieu de négocier sérieusement. Une telle conduite est honteuse avec des familles si dramatiquement éprouvées ».
M. Bou Faour a jugé de son côté « injustifié » l'usage de la force. Pour sa part, le ministre de l'Information, Ramzi Jreige, a déploré que des journalistes couvrant la manifestation aient été bousculés et empêchés de filmer certaines scènes. Il a demandé l'ouverture d'une enquête sur la conduite de la police antiémeute (« fouhoud »), dans cette situation précise.

