Pourquoi le monde arabe semble obsédé par les théories du complot ?

Ce « profond mépris pour le jihadisme »

OLJ
10/11/2014

L'État islamique (EI) est-il une création de l'Arabie saoudite, de la Turquie, des Américains, d'Israël, du régime syrien ou de l'Iran ? À écouter les dénonciations des uns et les rumeurs répandues par les autres, il apparaîtrait presque légitime de se poser cette question qui soulève pourtant de nombreuses incohérences géopolitiques. Légitime, non seulement parce que les États se sont ouvertement et mutuellement accusés de porter la responsabilité de la genèse de ce mouvement jihadiste, mais surtout parce que pour de nombreuses chancelleries et pour de nombreux analystes, il semble jusqu'alors inimaginable qu'un groupe comme l'EI puisse acquérir une telle puissance sans être instrumentalisé, voire même télécommandé par un État.
À partir de cette logique, difficilement contestable dans l'absolu, naissent et se propagent par les différents canaux médiatiques des théories du complot qui rendent la situation encore plus illisible et servent parfois les intérêts de l'EI. Abou Bakr al-Baghdadi, dit le calife Ibrahim, s'est d'ailleurs ironiquement moqué de ses représentations antinomiques en déclarant que les Américains et les Saoudiens les combattaient parce qu'ils les accusaient d'être manipulés par l'Iran ; que l'Iran, l'Irak et le régime syrien les combattaient parce qu'ils les accusaient d'être manipulés par les Américains ;
que les rebelles modérés les combattaient parce qu'ils les accusaient d'être des agents de Bachar el-Assad, et qu'al-Nosra et les salafistes les combattaient parce qu'ils les accusaient d'être des agents du baassisme.
Pour Romain Caillet, chercheur spécialiste sur les questions islamistes, les théories complotistes qui accompagnent bien souvent les analyses sur le jihadisme mondial trouvent leur origine dans une incapacité à penser le jihadisme comme une idéologie à proprement parler. « Il y a deux théories qui s'opposent mais qui mènent sensiblement aux mêmes conclusions. L'une est façonnée par les néoconservateurs et assimile le jihadisme à un mouvement irrationnel. L'autre, qui véhicule l'idée que les barbus sont l'instrument des Américains, s'appuie soit sur un discours islamophobe (plutôt d'extrême droite) qui explique que "les Arabes ne sont pas capables de faire ça tout seuls", soit par un discours islamophile qui prétend que "les Arabes ne peuvent pas commettre de telles horreurs sans être instrumentalisés par une puissance extérieure" », analyse M. Caillet. Les théories du complot qui accompagnent la montée en puissance de l'EI semblent donc essentiellement s'expliquer par ce que M. Caillet appelle « un profond mépris pour le jihadisme ».
Si la pensée politique dans le monde arabe est « pathologiquement touchée » par le conspirationnisme, qu'en est-il des milieux jihadistes ? Ces théories, dont ils sont une des cibles, connaissent-elles un semblable succès chez les jeunes de l'EI ? D'après Romain Caillet, il est essentiel de préalablement distinguer les jihadistes européens et les jihadistes arabes pour répondre à cette question. « Les premiers ont très mal réagi à la diffusion des théories complotistes après le 11-Septembre. Ils se sont braqués et ont vu ça comme une insulte », explique-t-il. Aussi, puisque les théories du complot les discréditent, « ils ont tendance à ne pas les utiliser, pour se différencier de leurs détracteurs », précise-t-il encore. Au contraire, les jihadistes arabes sont plus sensibles à ces théories, selon l'expert. « L'idée d'un complot judéo-maçonnique est assez répandue dans ces milieux. Ils accusent également l'Iran et le Hezbollah d'être à la solde d'Israël », rappelle M. Caillet.

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