À l'époque, il vendait des encyclopédies. Il se levait tôt, mettait la bouilloire sur le butagaz et proposait du thé à sa logeuse qui déclinait poliment. La soixantaine grisonnante, Angèle Reda* était veuve et sans nouvelles de son fils depuis plusieurs mois. Après avoir vendu ses quelques bijoux, elle s'était résignée à louer une chambre à ce jeune homme blême, dans cette maison trop grande pour elle entourée d'un vague jardin. À ses rares connaissances, elle l'avait présenté comme un neveu. Ils se croisaient peu, d'ailleurs. Le matin, ils sortaient en même temps. Elle pour brûler des cierges, à l'église Notre-Dame de l'Annonciation. Lui pour tenter de vivre. Avec sa bicyclette équipée de deux besaces où s'accumulaient les brochures de collections reliées, il passait pour un excentrique. Il avait deux costumes qu'il portait en alternance, et aussi trois chemises qu'il lavait à la main et écrasait sous des piles de livres pour les défroisser. Tous les soirs, il compulsait le gros annuaire noir frappé de lettres dorées à la recherche de clients potentiels. Le lendemain, il se rendait avec sa liste chez Johnny, le papetier, et formait sur le lourd téléphone de Bakélite des numéros dont la plupart ne répondaient jamais. Les jours de chance, ses timides boniments réussissaient à convaincre un acheteur qui lui accordait un rendez-vous. Pour décrocher une vente, il promettait des abattements qu'il lui faudrait ensuite négocier avec le libraire, souvent sur sa maigre commission.
Il visitait ainsi des appartements où la vie semblait suspendue, en attente que tout cela finisse. Des intérieurs spacieux qui furent élégants : sols de marbre, tapis caucasiens, meubles ou copies de meubles européens du 19e. Les fenêtres encadrées de lourdes tentures de soie ou de velours n'avaient souvent plus de vitres. Las de les remplacer, ou toujours dans l'expectative d'un vitrier qui promettait et ne venait pas, les habitants y punaisaient des pans de nylon ou des draps dépareillés. L'absence de courant lui faisait grimper à pied plusieurs étages. Sur les paliers où s'accumulaient les détritus, il croisait des familles étrangères au quartier, nombreuses et bruyantes, et qui ne fermaient jamais la porte visiblement forcée, pour la simple raison qu'elles n'en avaient pas la clé. De l'extérieur, on devinait la présence de ces « réfugiés » au linge pléthorique qui pendait aux balcons. Dans les étages supérieurs, ses clients feignaient d'ignorer ce voisinage effarant. Des hommes élégamment vêtus d'une veste d'intérieur et tirant sur une pipe lui proposaient un cognac qu'ils extrayaient du fond d'un meuble en bois précieux revêtu de miroirs. Leurs épouses, souvent, avaient les cheveux recouverts d'un magnifique foulard Hermès pour masquer leurs bigoudis. Comme si...
Madame Reda lui avait un jour demandé de partir. Elle vendait sa maison. Il avait logé un certain temps à l'hôtel des Poètes, rue Gouraud, partageant sa chambre avec un cheminot désœuvré de la station Mar Mikhaël. Il émigra. Quand il revit Beyrouth, il ne retrouva jamais la maison. Il y avait désormais dans cette rue une rangée d'immeubles sans caractère. Son propre nom, celui de sa logeuse et de son fils disparu comme celui de Johnny le papetier ne disaient rien à personne.
* Ces personnages sont évidemment imaginaires et ne peuvent être en aucune sorte assimilés à des personnes ayant existé.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Du panache et encore du panache ce billet fait chaud au coeurBravo
19 h 46, le 23 octobre 2014