Ceux qui ont suivi le référendum qui portait sur l'indépendance de l'Écosse du Royaume-Uni ont certainement posé la question : mais comment ont-ils pu refuser l'indépendance? Avec plus de 55% des voix, le peuple écossais a dit non aux descendants nationalistes de William Wallace. C'est donc avec une majorité que le pays du Loch Ness et du whisky Bob seulement a montré au monde qu'il voulait toujours faire partie du Royaume-Uni mais, bien plus important, montrer au monde que le peuple écossais n'était toujours pas prêt à prendre son destin en main. Est-ce honteux ?
Est-ce vraiment honteux de ne pas désirer l'indépendance, donc la liberté absolue ? À mon avis, mieux vaut être prêt à être indépendant que le devenir sans l'être vraiment. C'est simple, pas tous les jeunes adultes sont prêts à quitter le domicile familial, même s'ils croient l'être.
Le Liban est un jeune État. Le Grand Liban a été créé par la France en 1920, et nous avons pris notre indépendance le 22 novembre 1943. Mais c'est là que tout se complique. Aujourd'hui encore, les historiens et politologues libanais se cassent la tête pour répondre à une question : avons-nous pris notre indépendance en 1943 (date officielle) ? Ou en 1946, date du départ du dernier soldat français du pays ?
Aujourd'hui, la nouvelle génération fait face à un autre dilemme. Elle n'a pas connu un Liban libre et souverain. Cette génération est née dans un Liban détruit par 15 années de guerre civile et conquis par nos deux seuls voisins. Un Liban sous domination syrienne à 90 % et sous domination israélienne à 10 %, ce qui n'a rien d'indépendant à mon avis. L'indépendance du Liban se situerait-elle alors en 2000, avec le départ des Israéliens ? Ou de la Syrie en 2005 ? Pour ne citer aucune communauté religieuse, il suffira de dire que chacun peut décider de la date d'indépendance du pays. C'est alors que l'on peut même se demander si le Liban existe puisque chacun peut désormais situer « sa » date de l'indépendance, puisque chaque communauté religieuse choisit son allié et son ennemi pour à la fin ne laisser que des ennemis à l'État libanais.
Nous sommes fiers d'avoir enfin pris notre destin en main, d'être enfin libres, souverains et indépendants, « horriyyeh, siyedeh, este'lel ! », le beau slogan que celui-là, l'on criait le jour du 14 mars 2005, place des Martyrs (ce jour paraît si loin aujourd'hui !). Mais le sommes-nous vraiment ? Est-ce que quelqu'un peut venir parler en toute certitude d'un gouvernement, d'un parti politique ou d'une communauté se disant libanaise et pensant libanais ? Bien sûr que non, et cela pour deux raisons. La première se situe au niveau du peuple libanais : notre pays est déchiré entre communautés religieuses qui, elles, décident de se réfugier sous l'aile d'autres pays ; les chrétiens chercheront toujours un refuge en Occident, les chiites en Iran et les sunnites en Arabie saoudite. Le Libanais n'est pas libanais en premier, il est chrétien ou musulman, il n'a pas donc d'indépendance étatique ou territoriale. La seconde raison se situe au niveau de l'État, tout simplement parce que le Liban n'était pas du tout prêt à devenir indépendant. La preuve est que notre pays ne peut jamais faire ses propres choix ni prendre de décisions tant que l'ordre ne lui est pas parvenu de l'étranger (Arabie saoudite, États-Unis, France, Iran, Qatar, Syrie). Il ne peut même pas contrôler ses frontières, ni décider de l'élection d'un président sans ingérence de l'étranger ou encore ordonner à ses propres troupes d'entrer dans une localité libanaise pour en faire sortir les terroristes qui y ont trouvé refuge et qui gangrènent le pays.
Certains diront que nous avons « viré » les Français du pays. De un, c'est complètement faux et beaucoup plus complexe que ce que la majorité croit. De deux, avons-nous réellement eu raison de les « virer » si tôt ? Je ne suis pas le seul à y penser, mais combien de fois avons-nous entendu de petites blagues du genre : « Si seulement la France était là, nous serions tous français » ? Ou : « Nous aurions l'euro » ? Ou encore : « Nous ne serions pas du tout dans cette situation » ? Nous avons pris l'indépendance de la France pour permettre aux Palestiniens, Syriens et Israéliens de prendre notre pays. Nous avons pris l'indépendance de la France pour à la fin rester dépendants de la France, mais en devenant aussi dépendants d'autres États de la région et des États-Unis. Nous avons pris l'indépendance de la France parce que, en réalité, le Libanais se croit tellement hors normes qu'il a juste voulu être indépendant et ne s'est même pas projeté cinq ans dans le futur. Nous avons pris une fausse indépendance de la France, et cela est la simple vérité.
Nos lecteurs ont la parole - Georges Y. Haddad
Sommes-nous vraiment indépendants ?
OLJ / le 03 octobre 2014 à 00h00

