«3a bali», une installation de Rana Eid.
Un lieu habité, site d'une vie, premier coin du monde. Une maison se donne à voir. Du dehors vers le dedans, du dedans vers le dehors, elle se tient là, dans l'entre-deux où se passent les choses.
En contact constant comme en retrait éternel, elle est ce corps qui, tout à la fois, montre et dissimule. Dans le cadre de l'exposition collective «Unsaid Unheard Untilted», sept artistes libanais d'une même génération investissent, l'espace de quelques jours, la Villa Paradiso.
La villa, hôte donnant lieu au mouvement immuable entre sphère publique et sphère privée, se laisse parcourir dans tout son ensemble. Le visiteur est invité à déambuler au gré de sa curiosité, à s'immerger de chambre en chambre, d'étage en étage pour se placer là, dans l'entre-deux où s'élaborent les modalités individuelles et sociales.
Le téléphone sonne, écho familier, quelqu'un cherche à vous joindre. Malgré une timide hésitation, vous franchissez le seuil de cette maison qui semble vous être ouverte. Là, dans une vaste salle centrale inhabitée, s'offre un curieux spectacle. Des téléphones de toutes époques forment, accrochés au mur, une imposante figure arachnéenne soigneusement agencée.
L'appel se fait insistant, puis d'autres sonneries s'élèvent. Vous décrochez, intrigué, peut-être mal à l'aise de devoir répondre à cet appel. Vous est-il destiné ? Qui va parler ?
L'installation Voice of the Invisibles de Charbel Samuel Aoun vous invite à prêter l'oreille, à vous défaire d'un peu de temps et d'un brin d'espace pour une relation en aparté avec leurs voix, les voix de ceux que l'on ne voit pas, de ce que l'on ne veut pas voir.
Dans ce tête-à-tête, où vous êtes muet, saisi, cette personne à la fois si proche et si lointaine se confie, s'épanche. Venue du Liban ou de Syrie, elle vous conte la vie d'un monde. Œuvre forte et sensible, Voice of the Invisibles provoque une rencontre avec celui ou celle que nous croisons dans la ville sans jamais le voir. Celui qui nous reste invisible mais qui, par cet appel, nous interpelle intimement sur les réalités d'un monde qui est aussi le nôtre.
Les portes distribuant chaque chambre, entrebâillées ou grandes ouvertes, convient le promeneur à l'intérieur de « la maison qui parle ». Sur les murs de ce qui a pu être jadis une chambre à coucher, de grandes photographies nocturnes. Des formes se détachent, des étendues, des plis, des creux, des vallons. On peut y deviner des paysages désertiques élégamment éclairés de rayons lunaires. Un sentiment de plénitude touche tout visiteur posant les yeux sur ce désert onirique, on s'y love, on s'y meut et nos yeux parcourent indéfiniment ces lignes enveloppantes.
Tous les matins, un nouveau paysage dans la série photographique My Bed de Nadim Asfar. Ce dernier nous emmène d'une « pensée-paysage » universalisable à un espace des plus intimes, gardien profond du repos et de l'inconscient de l'artiste : son lit. Dans la pureté de l'obscurité, le photographe renoue avec l'esthétique en clair-obscur proche de la tradition picturale classique. Au cœur de la pénombre d'une possible nuit, les couleurs et matières de la literie empreintes de formes chaleureuses s'ouvrent au regard averti. Regard qui s'approche et qui se laisse aller aux songes de ses propres nuits.
Quelques marches à gravir, sommes-nous toujours dans le même logis ? À l'entre-étage, une porte, est-ce un grenier ? Un réduit ? L'escalier mène à une longue porte étroite au fer forgé suranné. Une salle sculptée de fenêtres hétéroclites s'offre à la marche, au sol ce n'est que poussière de bois, le temps s'était-il arrêté ici ?
Un périple, Sky Picnic, a ghost picnic travelling in the time in three acts, proposé par Dima Hajjar est conçu in situ. Au centre, une vitrine « religieusement » éclairée. Nous sommes au paradis, dans le jardin du 7e ciel. En relation étroite avec une première installation placée dans la cour de la maison, les actes II et III imaginent un possible paradis, où tout n'est que surveillance autoritaire et bureaucratie. Le Déjeuner sur l'herbe, toile peinte par Édouard Manet en 1863, tient ici une place centrale. Fortement décriée par ses contemporains, elle engage à une possible interprétation de l'œuvre complexe de l'artiste. Il est ici question de regard donc, de regard contemporain sur la religion, ou comment l'artiste imagine l'après, ses méandres. Un long voyage attend le spectateur, où un miroir de sécurité, devenu miroir de surveillance, métaphorise le regard « de celui qui voit tout », forme « diégétique » surplombant l'homme, l'enfermant dans une ronde, où tout un chacun se doit de regarder le ciel, mais pourquoi devons-nous regarder le ciel? La réponse est nichée là, à vous de la trouver.
De l'iwan où l'espace est confiné, tenu au secret, à chaque essai du regard, les grands pans de fenêtres jaunes laissent voir tout en dérobant. Dans cette salle fermée à la déambulation, mystérieuse, l'œil devine des portraits de famille : des images perturbantes qui bravent les idées figées sur la définition entre le féminin et le masculin. La série photographique On Sex and Gender de Randa Mirza questionne clairement la relation au corps et aux schèmes tant sociaux, que biologiques, qui caractérisent chaque personne. Ces caractéristiques doivent-elles influencer coûte que coûte les rôles déterminés et leur rapport à l'identité sexuelle ? Grâce au jeu sur les attributs sexuels, les expressions et attitudes corporelles face au photographe, les portraits de Mirza se tiennent dans un milieu, un entre-deux où les frontières érigées deviennent poreuses.
La mise en espace ouverte à la vision tout en restant fermée physiquement questionne elle aussi le rapport du corps, celui du spectateur cette fois. Privé d'entrer, consigné à un recul imposé, seul le regard et les projections imaginaires vagabondent.
Ces portraits inscrits dans une possible intimité nous poussent à reconsidérer notre définition, et notre jugement trop souvent arrêté et dicté par les instances dirigeantes, sur ce qui fait ou défait l'homme et la femme.
Au centre, une table. Socle des liens familiaux, siège des repas en commun, Lara Tabet nous invite à nous attabler pour voir et déguster. La série Pénélope est ici disposée suivant les couverts de la table. L'artiste s'y met en scène aux côtés de femmes dont elle a partagé l'intimité. Ces femmes, figées dans une étrange attitude, sont chez elles, dans leur coin de monde, mais paraissent comme gênées de la mise en exposition dont elles font l'objet. Pourtant, autour d'une tasse de café, elles se sont confiées: la photographe nous conte leurs histoires, un message radiophonique est aussi là pour en témoigner. Sur la desserte, une multitude de cadres hétéroclites donnent suite : portraits, vue d'intérieurs délaissés. Photographie après photographie nous explorons, nous nous immergeons dans cet « en-dedans » qui n'est pas le nôtre et qui pourtant semble faire ressurgir une multitude de souvenirs réels ou fantasmés. Le but est bel et bien de provoquer un voyage dans notre mémoire personnelle, d'insister sur la réminiscence, qui nous fait déjà sentir l'odeur des logis trop vite oubliés.
Un étrange sentiment émane de cette salle, comme un transit, un intermédiaire où diverses années se croisent. Les murs violemment marqués par le temps et l'homme affichent une frise d'événements. L'année 2003 et ses faits sont le point de départ de cette œuvre sonore de Rana Eid. 3a bali (J'ai envie), conçue en 2003, est mise en espace à l'occasion de cette exposition. Dans cette pièce aux anciennes fenêtres, l'artiste vous confie ses envies, vous demande de rester, d'écouter et de regarder un processus de création, ainsi que sa fin. La dimension visuelle et spatiale de l'œuvre tient d'une volonté de mise en exposition des mécanismes de l'élaboration artistique. L'environnement intime reconstitué, transposé en ce lieu, côtoie les faits d'une année géopolitiquement décisive pour le Moyen-Orient. La litanie enregistrée se superpose aux faits anodins comme déterminants, là sur les murs une cartographie intime et collective se dessine.
L'agencement des pièces détient des valeurs d'intimité ancrées. Le plan de ce logis qui n'est pas le vôtre est physiquement inscrit en vous. Déambulant, vous vous laissez surprendre par les œuvres qui ont pris possession de l'espace. Calmes et silencieuses, bercées par les nuances rosées des murs flétris de deux chambres adjacentes, les larges photographies tirées de la série Windows de Georges Awdé vous plongent dans le quotidien d'ouvriers venus d'ici et d'ailleurs pour travailler. Nous sommes chez eux, avec eux, dans ces lieux en construction qu'ils occupent. En face à face, nous partageons leur quotidien jamais considéré. Le regard de l'artiste esthétise sereinement la vie intime, la vie cachée de ces hommes. Leur condition de vie, leurs liens communautaires forts nous révèlent une tendre promiscuité mettant sans choix l'intimité personnelle de côté.
Des affaires sont au sol, en attente, objets démunis. En cette fin de déambulation, ils vous rappellent que ce lieu investi, le temps d'une exposition, est plus que tout autre en transit, et que celui qui n'est là qu'en image est le seul véritable habitant de ce bâtiment.
Fadia ANTAR,
Clémence COTTARD,
Marc MOUARKECH
et Chadia SAMAHA
* Villa Paradiso, rue Mar Antonios, Gemmayzé. Jusqu'au vendredi 18 septembre, de 17h à 20h.


La mode occidentale contamine aussi le Liban: "Les curateurs" prennent plus d'importance que les artistes participants.
10 h 33, le 13 septembre 2014