L'autre soir, invité à une soirée caritative dans une grande boîte de nuit, j'ai été confronté à une drôle de situation qui explique et résume tout ce que l'on vit actuellement au Liban. Arrivé vers 22h05, les valets parking de service m'informent qu'ils ont terminé leur boulot après à peine 35 minutes de travail et m'invitent gentiment à me diriger vers le parking attenant pour garer ma voiture. Ne comprenant pas ce qu'ils insinuaient, je m'exécutais pour me rendre compte qu'une dizaine de jeunes valets se trouvaient là, derrière un conteneur, à débattre de la situation du pays. Ils avaient trouvé ce stratagème pour, au lieu de travailler, bavarder et boire un café et avaient confié au préposé au parking de me donner, contre versement du montant dû, le reçu de la compagnie VPS.
À la faveur de mes nombreux déplacements à l'étranger, j'ai maintenant la certitude que le bon Dieu a donné au plus petit des Libanais une intelligence et un sens de la débrouillardise que bien des peuples voisins nous envient. Malheureusement, au lieu d'utiliser cette intelligence à bon escient, le peuple libanais dans son ensemble croit avoir trouvé la « troisième voie » et utilise toute ses capacités intellectuelles pour faire ce que tous les peuples du monde font, mais « à la libanaise ».
Ainsi, et les exemples inspirés de l'actualité locale sont légion, nous sommes sans aucun doute le seul peuple à avoir un Parlement qui ne se réunit que très rarement et ne légifère que très peu. Nous avons un président de l'Assemblée nationale issue d'élections perdues. Nous avons un chef chrétien qui veut arriver à la présidence en s'imposant à la majorité parlementaire. Nous avons un cabinet qui ne peut prendre de décision qu'à l'unanimité de ces membres. Nous avons des politiciens qui critiquent l'armée nationale.
Quoi d'autre ? Ah oui, nous avons des routes qui servent de parking aux voitures, plus d'un million de réfugiés syriens qui font de fréquents allers-retours en Syrie, des professeurs qui ne veulent pas corriger les épreuves des examens, des fonctionnaires qui font grève pour obtenir une augmentation de 121 % alors que les caisses de l'État sont vides, des parents de militaires kidnappés en Syrie qui coupent les routes, des agents de la circulation qui se proposent de faire les valets parking devant les snacks de la ville, des commerçants possédant des magasins sur nos autoroutes qui obstruent la circulation, un office des eaux que les propriétaires de citernes ont transformé en fournisseur exclusif privé. Nous avons des fondamentalistes ayant étudié chez les Frères, nous avons des villas qui côtoient des immeubles, nous avons des jardins publics interdits au public, nous avons des bateaux qui nous dispensent un courant électrique que l'on paie au prix fort alors que le pays n'a jamais été autant plongé dans le noir, nous avons une route de l'aéroport qui a été plusieurs fois coupée alors que nous essayons par tous les moyens de faire venir les touristes, nous avons la pollution sans avoir d'industrie lourde, nous avons le peuple le plus pauvre et comptant le plus haut pourcentage de millionnaires...
Il serait trop long d'énumérer les aberrations que l'on vit et voit tous les jours Le garde-fou est, d'après le Larousse, « le bon sens qui empêche de faire des erreurs ». Mais c'est aussi et surtout « la barrière qui nous empêche de tomber dans le vide ». Il est grand temps de s'en souvenir et de prendre garde car le grand vide est proche et le Liban tout entier risque de se retrouver dans l'impasse à cause de notre système de gouvernance qui ne marche tout simplement pas !
Ne dit-on pas « aide-toi, le Ciel t'aidera » ? Alors, un soubresaut de conscience collectif prouvera qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Patrick Raymond NAHAS

