On ne peut pas parler de « grand marchandage » entre la BCE et les États, a assuré le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. Daniel Roland/AFP
On ne peut pas parler de « grand marchandage » entre la BCE et les États, a assuré le président de la Banque centrale européenne, mais son intervention jeudi après avoir annoncé deux mesures spectaculaires (une baisse de taux et des rachats de dette privée) ressemble quand même un peu à un « c'est ma dernière offre », rapporte l'AFP.
Le coup de la BCE jeudi, nouvelle offensive dans sa guerre pour tenter de faire tourner l'économie de la zone, a fait chuter l'euro, de quoi ravir les partisans d'une dévaluation, dont Paris.
Mais, a prévenu M. Draghi, « chacun d'entre nous doit faire son travail ». Des devoirs qu'il a sans doute expliqués au président français, à la chancelière allemande et au chef du gouvernement italien, récemment rencontrés.
Le poker de Draghi
« Dans une habile manœuvre de poker, il a dit très clairement que c'était désormais au tour des gouvernements de répondre à ses attentes », estime Silvia Merler, chercheuse à l'institut Bruegel.
Pour M. Draghi, il faut deux choses : des réformes structurelles (un terme utilisé 19 fois par M. Draghi, a compté Aurelija Augulyte, analyste chez Nordea), et « une orientation plus favorable à la croissance de la politique budgétaire ».
Et sur tout cela, M. Draghi attend des avancées concrètes. Il a réclamé l'adoption de réformes « sous forme de loi », soulignait hier le journal italien La Repubblica. Sous-entendu, les annonces ne suffisent plus.
La chef de la BCE veut voir une fiscalité au service de l'emploi et de la croissance, moins de « dépenses improductives », plus d'investissements et surtout les fameuses « réformes structurelles » : déréguler le marché du travail et des biens, favoriser la concurrence.
Difficile pour l'Italie, la France
C'est là que le bât politique blesse. Notamment pour Matteo Renzi, qui vient d'avouer qu'il lui faudra bien 1 000 jours pour secouer une Italie en récession.
Le chef du gouvernement, s'il bénéficie encore d'une cote de popularité solide et d'une réelle aura à l'étranger, affronte une forte opposition syndicale et de l'aile gauche de son parti sur un projet de libéralisation du marché du travail.
En France, la popularité du président François Hollande n'en finit pas de s'effondrer, les promesses de réduction des déficits ne tiennent plus. Un remaniement ministériel visant à clarifier la ligne réformatrice a durci les relations avec une partie de la majorité parlementaire de gauche et avec les syndicats, rétrécissant la base politique du gouvernement.
« Je ne me fais pas beaucoup d'illusions en termes de réformes », soupire Frederik Ducrozet, analyste chez Credit agricole CIB.
Mais l'appel de M. Draghi pour que l'offensive de la BCE ne soit ni dilapidée par des gouvernements trop désinvoltes ni neutralisée par des politiques trop austères s'adresse aussi à l'Allemagne, qui n'y est pas sourde.
L'équipe d'Angela Merkel vient de lancer une réflexion pour impliquer davantage le secteur privé dans les investissements d'infrastructures. Laisser filer les déficits n'est en revanche pas une option pour un gouvernement qui vise l'équilibre budgétaire au niveau fédéral.
Risque de basculement politique
Ce n'est pas d'ailleurs pas ce que lui demande M. Draghi. Il épargne Mme Merkel dans la perspective de faire tomber le dernier tabou allemand en la matière : permettre à la BCE d'acheter en masse de la dette publique pour financer les États. « Si la BCE veut aller plus loin, elle a besoin du soutien tacite de Berlin », rappelle Christian Schulz, de la banque Berenberg.
Mais tout comme Rome et Paris, Berlin doit gérer ses problèmes politiques intérieurs en tentant de contenir une mouvance antieuro qui fustige une Europe laxiste.
Au final, « les réformes structurelles conduisent normalement au départ à une hausse du chômage (...). Dans cette phase critique, les gouvernements pourraient perdre encore plus de soutien », et « cela pourrait même dans certains pays conduire à un basculement politique », ce qui « menacerait la stabilité de la zone euro dans son ensemble », avertit Stefan Bielmeier, économiste en chef de DZ Bank.
Un sondage rendu public hier en France donne la présidente du parti FN Marine Le Pen largement en tête au premier tour et gagnante au second tour face à François Hollande, dans l'hypothèse où l'élection présidentielle, prévue pour 2017, se tiendrait dimanche.
C'est au final du côté de Bruxelles que M. Draghi trouvera les relais les plus efficaces. Le nouveau président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker plaide pour un plan d'investissements de 300 milliards d'euros. Les responsables européens sont aussi prêts à parler d'une application « flexible » des règles budgétaires, sans toucher aux traités et en échange de réformes.
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