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Ali Abdallah Saleh, entre héros de l’unité yéménite et comploteur machiavélique

Ali Abdallah Saleh, entre héros de l’unité yéménite et comploteur machiavélique

Yémen

Les nouveaux défis et acteurs nés de la révolte de 2011 laissent-ils à l'ex-président une marge de manœuvre sur la scène politique ?

07/07/2014

En plein hiver 2010, le printemps est venu frapper aux portes des pays arabes. Cette partie du monde, enchaînée par son lot de dictatures et de régimes autoritaires, s'est vu agiter par une vague de contestations sans précédent, bousculant l'ordre établi.

Dans le concert de ces révoltes arabes, le Yémen est un cas à part. Né en janvier 2011, le soulèvement populaire a débouché, un an plus tard, sur un départ négocié du président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis trente-deux ans. C'est à Riyad que tout s'est joué. Un Saleh très attaché à ses années de règne, refusant à plusieurs reprises de négocier une sortie de crise, a enfin signé le plan proposé par le Conseil de coopération du Golfe (CCG), dont l'Arabie saoudite est le chef de file, qui prévoit son départ du pouvoir en échange de l'immunité pour lui-même et ses proches. Il a ainsi remis la présidence pour une période intérimaire à son vice-président, Abed Rabbo Mansour Hadi, un homme de consensus.

Il y a quelques semaines, ce dernier, à la tête d'un Yémen qui s'enfonce tous les jours un peu plus dans des violences qui le dépassent, a accusé l'ex-président de fomenter un coup d'État. La mosquée al-Saleh, relevant de l'ancien chef d'État et gardée par ses hommes, se serait transformée en entrepôt d'armes et un tunnel reliant la mosquée au siège de la présidence aurait même été creusé en son sein. M. Saleh a également été accusé d'orchestrer des manifestations pour fragiliser le régime en place. Saleh serait-il donc nostalgique du pouvoir ?

(Pour mémoire : Forte tension à Sanaa, Saleh accusé de fomenter un coup d'État)

Un règne « néopatrimonial »
D'après un ancien diplomate français en poste au Yémen de 1992 à 1997 et ayant requis l'anonymat, « que Saleh ait la nostalgie du pouvoir après 32 ans de règne, c'est pour ceux qui le connaissent de près incontestable ».
Un avis partagé par Sami Dorlian, docteur en sciences politiques et spécialiste du Yémen : « À partir des années 2000, le règne de Saleh est passé d'oligarchique, partagé avec des partenaires représentant des forces sociales assez pesantes, à un règne "néopatrimonial", caractérisé par une accaparation des pouvoirs militaire, politique et économique par sa famille. Ainsi, avec cette accumulation de privilèges pendant 32 ans de règne, il est évident que Saleh soit nostalgique du pouvoir. »

Les deux intervenants insistent à préciser que l'ex-chef d'État n'a cependant pas été totalement évincé du champ politique. Selon le diplomate, « c'est l'accord de Riyad de 2011 qui lui a permis de rester dans le bain ». En effet, l'accord de transition signé en Arabie saoudite lui a garanti une immunité lui évitant ainsi d'être déféré devant un tribunal pour le juger de ses crimes commis lors de la révolte de 2011. En outre, Saleh est toujours à la tête du parti au pouvoir au Yémen, le Congrès populaire général (CPG). Ce parti s'est vu lui revenir la moitié des postes du nouveau gouvernement de coalition prévu par ledit accord.
Mais aujourd'hui, l'ex-président n'a plus les mêmes pouvoirs. « Il y a eu des décisions de restructuration des services de sécurité et de l'armée par l'actuel président au détriment des fils et neveux de Saleh », explique Sami Dorlian, ajoutant que Ali Abdallah Saleh « garde malgré tout une capacité de nuisance et d'influence au sein de ces services ».

(Pour mémoire : Les bouleversements dans les pays du Printemps arabe, trois ans après)


D'après le diplomate français, si Saleh jouit encore d'un grand prestige au Yémen c'est dû, entre autres, au rôle qu'il a joué dans la réunification des Yémen du Nord et du Sud en 1990.
C'était un 22 mai. Un moment historique qui allait changer à jamais la face de la péninsule Arabique. La République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud), orientée vers un régime marxiste autour du Parti socialiste yéménite (PSY), fut intégrée à la République arabe du Yémen (Yémen du Nord), un régime républicain conservateur. Un projet qui datait déjà, puisqu'il fut proposé pour la première fois en 1979. À l'époque, le niet du Yémen du Sud à la réunification avait failli tourner à la guerre, empêchée de justesse grâce à l'intervention de la Ligue arabe... Ce n'est qu'en 1988 que les négociations reprirent afin de réduire les tensions entre les deux Yémens. Quelques mois plus tard, et alors que le Sud se voyait considérablement affaibli par une baisse de l'aide soviétique, le président du Yémen du Nord, Ali Abdallah Saleh, et le président du Yémen du Sud, Haïdar Aboubakr al-Attas, se mirent d'accord sur une réunification du pays.

Et c'est ainsi qu'est née la République du Yémen. Cette union, si elle marque la fin de la guerre froide dans le monde arabe, attire surtout l'attention sur l'homme qui est venu bouleverser le destin du pays : Ali Abdallah Saleh. À la tête du Yémen du Nord depuis 1978, celui qu'on surnommait « le petit caporal » garda les commandes et devint le président du Yémen unifié, son nouvel homme fort. Pour le diplomate français, « Saleh avait rapidement compris l'intérêt économique de l'union qui permettait aux produits du Nord d'accéder au marché du Sud, tout autant que l'intérêt politique qu'il aurait à se présenter comme le héros de l'unité yéménite ».

Pluralisme politique et démocratie de façade
Une unité qui n'a d'ailleurs pas été sans difficultés. En effet, une période de transition de 30 mois devait servir à faire fusionner les deux systèmes, conjuguer le personnel politique des deux régimes, tout en s'accommodant des méthodes, des habitudes et des susceptibilités de chacun, dans une équation où aucun des deux pôles ne comptait perdre ses prérogatives. Saleh finit par trancher pour le principe d'« unité par fusion complète » pour organiser la répartition des pouvoirs, ce qui se traduit concrètement par la fusion des deux Parlements et le dédoublement du gouvernement. Le peuple a, lui, été sollicité par référendum en mai 1991 pour adopter une nouvelle Constitution. Le Yémen « État arabe, islamique, indépendant, souverain, un et indivisible » (article 1er) devient une des rares républiques du monde arabe à pratiquer le pluralisme politique (articles 4 et 5). C'est notamment pour son élan démocratique avant-gardiste par rapport à la péninsule que Saleh s'est distingué. Toujours selon le diplomate, « Ali Abdallah Saleh a su faire preuve d'une relative démocratie en garantissant de nombreux droits, dont le droit de conduire aux femmes, ce qui a longtemps agacé le voisin saoudien... ».

Une unification censée être synonyme de démocratisation donc, la Constitution consacrant également la liberté d'expression, des élections libres, le droit à la propriété privée, à la liberté de presse et d'association, permettant ainsi à la société civile de s'épanouir au sein d'ONG ou de syndicats, et enfin l'égalité devant la loi. Mais cette paix fragile ne dura pas longtemps. Cette illusion démocratique a failli être balayée quelques années plus tard. En effet, en 1994, une guerre civile éclate, opposant les forces armées du Yémen du Nord aux forces armées sécessionnistes du Yémen du Sud. Elle s'est conclue par la victoire du Nord et l'exil de nombreux membres du Parti socialiste yéménite et d'autres sécessionnistes sudistes. Si elle a marqué la réunification finale des deux Yémens, elle n'a pas pu combler le fossé qui subsistait entre ces deux régions. Entre les différentes composantes de la nouvelle « société yéménite » demeurait une division essentiellement économique et politique qui s'est aggravée avec le temps, conduisant notamment à la discrimination des Sudistes après la guerre de 1994. M. Dorlian en énumère quelques épisodes : « Il y a eu des spoliations de terres nationalisées à l'époque du régime socialiste par des proches et membres du clan Saleh, il y a eu des mises à la retraite forcée de certains officiers originaires du Sud, il y a eu des mises à l'écart de fonctionnaires du Sud dans les administrations... » Mais au fond, il s'agissait surtout d'une différence socioculturelle. Pour M. Dorlian, cette notion mérite d'être nuancée. « C'est vrai que dans la mouvance sudiste (al-Hirak al-Janoubi) il y a une prétention de modernité basée sur l'héritage socialiste, et même plus anciennement sur les 128 années de colonisation britannique, face à un ordre tribal, arriéré, traditionnel du Nord qui n'a jamais eu de contact avec l'Occident. Mais tout cela doit être relativisé à la lumière d'un épisode fondateur : le massacre du 13 janvier 1986. Un affrontement au sein du bureau du PSY pour une question d'appartenances régionales et tribales a dégénéré en microguerre. Pendant dix jours, Aden a été le théâtre de sanglants combats faisant environ 10 000 morts. Donc, en fait, toute cette prétention universaliste a volé en éclats, et ce sont les appartenances de type tribal qui ont refait surface. »

(Eclairage : Même au Yémen, le printemps traîne des pieds...)

Guerre régionale ?
Ainsi la tâche de Saleh d'unir deux pôles finalement si différents a été ardue. À la lumière de ces événements, on ne peut que mieux imaginer sa nostalgie du pouvoir. Serait-il prêt à le reprendre aujourd'hui ? À s'asseoir à nouveau à la tête du Yémen ? Le coup d'État redouté par le président Hadi serait-il envisageable dans le contexte politique actuel ?

Les différents acteurs qui ont grandi en importance et en influence ces dernières années sont un élément à prendre en considération. D'un côté, il y a les Houthis, des zaydites, installés dans le nord du Yémen, qui partagent avec le Sud un sentiment de marginalisation politique, économique et religieuse par le gouvernement, et ce malgré leur implication au niveau du pouvoir central yéménite, le président Saleh étant lui-même de cette confession. Ce sentiment de mise à l'écart ne pouvait rien présager de bon. En effet, en 2004, la guerre de Saada a éclaté, durant laquelle les rebelles zaydites ont lancé une insurrection contre le gouvernement yéménite, demandant le rétablissement du statut d'autonomie dont ils bénéficiaient avant que la révolution républicaine de 1962 ne renverse leur imamat zaydite. Sami Dorlian précise que « le zaydisme est pluriel au Yémen : en gros, il faut distinguer entre les zaydites qui se revendiquent idéologiquement et politiquement de cette appartenance, comme les partisans d'al-Houthi par exemple, et ceux qui sont seulement zaydites de par leur origine culturelle et géographique, catégorie à laquelle appartient Ali Abdallah Saleh lui-même. La guerre de Saada qui a eu lieu au nord du Yémen en 2004 et 2010 a finalement opposé ces deux types de zaydisme ».

Pendant cette guerre de six ans, Sanaa et l'Arabie saoudite ont tenu à présenter la rébellion comme un groupe soutenu par l'Iran, un peu au même titre que le Hezbollah. Mais « est-ce que les partisans d'al-Houthi étaient vraiment appuyés par l'Iran durant cette guerre ? Le gouvernement yéménite n'a pas pu trouver de preuves d'un soutien militaire et financier. En revanche, il y a bien eu des affinités politiques, affectives de la part des partisans d'al-Houthi envers l'Iran et le Hezbollah, dans le cadre de ce qu'ils estiment être une lutte anti-impérialiste. Cela dit, les partisans d'al-Houthi étaient soucieux d'affirmer leur autonomie doctrinale par rapport à l'Iran et au Hezbollah. Mais petit à petit, surtout après 2011, on constate un rapprochement non seulement politique, mais aussi "cultuel" entre les Houthis et l'Iran. Par exemple pendant la guerre de Saada, les partisans d'al-Houthi ne célébraient pas Achoura de manière ostensible alors que c'est le cas actuellement... », précise encore M. Dorlian.

Quant à l'implication de l'Arabie saoudite dans ce conflit frontalier, M. Dorlian rappelle que la politique étrangère du royaume a toujours balancé entre pragmatisme et idéologie confessionnelle. « Pendant la guerre de Saada, l'Arabie saoudite est restée un peu à l'écart sauf lors du dernier round : elle est alors intervenue aux côtés de l'armée yéménite contre al-Houthi. Mais en automne 2013, lorsque les partisans d'al-Houthi ont encerclé un institut salafiste dans la région de Saada et l'ont bombardé pendant plus de 2 mois, l'Arabie saoudite n'a pas soutenu les salafistes par pragmatisme et intérêt national ; elle a plutôt soutenu indirectement al-Houthi parce que les rebelles lui semblaient moins dangereux que les salafistes jihadistes, qui pourraient traverser les frontières et perturber la légitimité religieuse des al-Saoud », détaille l'expert. « Pour toutes ces raisons, il serait réducteur de dire que la présence d'une branche du chiisme dans le Nord en fait une zone d'influence entre l'Iran et l'Arabie saoudite », s'accordent à dire les deux intervenants.

« Instrumentalisation des islamistes sunnites radicaux »
Mais le rôle des Houthis sur la scène yéménite a changé au cours de la révolte de 2011. Exclus de l'accord de transition signé à Riyad, les Houthis se voient donc à nouveau marginalisés. « Ils profitent alors d'une scission intervenue dans l'armée yéménite pour accentuer leur mainmise sur la région de Saada, se dispersant petit à petit dans les régions avoisinantes. Cela fait d'eux un handicap au monopole de la violence légitime de l'État », ajoute M. Dorlian.

Par ailleurs, la scène yéménite ne peut plus compter sans el-Qaëda. Profitant du chaos engendré par les révoltes arabes, le groupe terroriste s'est répandu un peu partout sur le territoire yéménite « sans véritable stratégie territoriale », précise l'expert. Son but selon lui : « élargir sa sphère de terreur ».

(Pour mémoire : L'armée yéménite affirme avoir éliminé un demi-millier de combattants d'el-Qaëda)


Parallèlement, Sami Dorlian met en lumière une autre guerre intestine : la lutte âpre entre les services de sécurité de l'ancien régime de M. Saleh, notamment entre l'appareil de sécurité politique et l'appareil de sécurité nationale. « Les membres du premier sont victimes d'attentats réguliers de la part d'el-Qaëda. Or il se trouve que la sécurité politique a été depuis les années 2000 progressivement marginalisée par Saleh au profit de la sécurité nationale où il garde une grande influence. Donc l'hypothèse de l'instrumentalisation des islamistes sunnites radicaux par Saleh est très probable, même si, en soi, l'islamisme radical sunnite reste évidemment inquiétant. »

Ainsi, les récents développements sur le terrain sont venus éloigner un peu plus le spectre d'un coup d'État. De l'avis de Sami Dorlian, « le coup d'État est peu probable pour une raison essentielle : l'Islah (parti des Frères musulmans au Yémen, opposition) a bien tiré les leçons de ce qui s'est passé en Égypte et a réalisé que l'atmosphère régionale n'est pas favorable à son exposition au premier plan. Allié de Saleh jusqu'en 1994, puis très vite défait par Saleh lui-même, le parti a vu son influence décliner jusqu'en 2011 et décidé de jouer la carte de la prudence, ne voulant pas fournir un prétexte à un coup d'État ; il se contente de ses représentants au gouvernement et renforce son alliance avec un président Hadi, fort du soutien des États-Unis, de l'UE, de la Russie et des pays du Golfe... ».

Pour le diplomate français, « un coup d'État n'est pas envisageable pour l'instant car Saleh voudra s'assurer d'abord du soutien total de l'armée. Un soutien qui est d'ailleurs possible, l'ex-président ayant toujours joui d'un grand prestige auprès de ses officiers ». Et de conclure : « En bon tacticien, Saleh attendra que la situation se dégrade davantage au Nord et au Sud pour intervenir. »

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