X

Pour combattre Daech, il faut lutter contre les régimes autoritaires qui alimentent la rhétorique de ce groupe

Pour combattre Daech, il faut lutter contre les régimes autoritaires qui alimentent la rhétorique de ce groupe

Éclairage

Trois experts de l'islamisme radical se penchent sur les raisons du succès des jihadistes en Syrie et en Irak, sur les dangers qu'ils représentent et sur l'usage politique par Damas et Bagdad de leur présence contre les rébellions sunnites dans ces deux pays.

30/06/2014

Multipliant les offensives et les victoires en Irak et en Syrie, Daech (l'État islamique en Irak et au Levant – EIIL) s'impose désormais comme la force majeure du jihadisme au Proche-Orient, mais également comme la principale menace terroriste, non seulement dans la région, mais aussi au niveau mondial, surpassant progressivement el-Qaëda. Ses capacités financières, son idéologie et sa brutalité en font actuellement le groupe jihadiste le plus violent et le plus sectaire, et du coup le plus inquiétant sur la scène régionale.
Fondé en Irak en 2007 sous l'appellation d'État islamique en Irak (EII) par Abou Omar al-Baghdadi, suite à la mort du Jordanien Abou Moussab al-Zarkaoui qui avait créé el-Qaëda en Mésopotamie pour combattre l'invasion américaine du pays, ce nouveau groupe a bénéficié d'un apport important en combattants étrangers venus des quatre coins du monde arabo-musulman. Toutefois, ses combattants ont été repoussés par l'armée irakienne, les forces américaines et les milices sunnites anti-Qaëda, les sahwas. Abou Omar al-Baghdadi, tué dans un bombardement américain en mai 2010, est remplacé par Abou Bakr al-Baghdadi. En déclin, l'EII s'est retranché dans les zones rurales et désertiques des provinces de Anbar et de Ninive, à majorité sunnite.
Le conflit syrien a redonné une dynamique aux jihadistes de Daech qui a réussi à attirer des jihadistes du monde entier et à internationaliser de façon inédite la révolte syrienne. En 2012, est créé le Front al-Nosra, un groupe jihadiste majoritairement composé de combattants syriens – dont des insurgés libérés de prison par le régime d'Assad en 2011 – et irakiens, dont l'EII s'attribue la paternité.
Mais les deux mouvements vont entrer en opposition au printemps 2013 quand l'émir de l'EIIL revendique la mainmise sur le groupe syrien. Ainsi, al-Baghdadi envoie ses hommes dans les territoires libérés du nord de la Syrie, sous la nouvelle bannière de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL), connu sous l'appellation arabe « Daech » (al-Dawla al-islamiyya fil Irak wach Cham).

 

(Lire aussi : L'armée irakienne minée par une corruption endémique)


En Irak, la prise de contrôle récemment de Mossoul dans la province de Ninive, frontalière de la Syrie, marque la montée en puissance de Daech. Il s'agit en fait de la deuxième ville tombée entièrement aux mains des rebelles après celle, en janvier, de Fallouja. Menée par les combattants de Daech, l'avancée fulgurante des insurgés sunnites – un mouvement hétéroclite de rebelles (jihadistes, anciens baassistes, tribus), frustrés par la politique discriminatoire du Premier ministre irakien Nouri al-Maliki – a fait craindre une implosion de l'Irak dans ses frontières actuelles. Avec ses nouvelles conquêtes, Daech entend ainsi concrétiser son projet de créer un État islamique à cheval entre la Syrie et l'Irak.

 

(Dossier : Vers la fin des frontières de Sykes-Picot ?)

 

Discrimination et insurrection
Pour Dominique Thomas, spécialiste des mouvements jihadistes à l'Ehess, « il est exact de dire que l'insurrection irakienne est le résultat d'une politique de Maliki contestée par les sunnites qui considèrent que le pouvoir est totalement confisqué par les chiites en Irak ». « Cette insurrection, précise-t-il, comprend de nombreux groupes d'insurgés qui n'ont pas la même finalité que Daech, à savoir l'instauration d'un émirat islamique au Levant et en Irak, mais ils partagent un même objectif qui est la chute de ce régime discriminant à l'égard de la population sunnite ». Même son de cloche chez Raphael Lefevre, chercheur au centre Carnegie à Beyrouth, pour qui « la réussite de Daech est d'avoir su être pragmatique et d'avoir surpassé, au moins initialement, les conflits politiques et idéologiques qui découlaient nécessairement d'un tel mouvement hétéroclite. Reste à savoir jusque quand cette coalition pourra tenir ». Selon lui, « ce qui est certain, c'est que la tentative de Nouri al-Maliki de caricaturer la rébellion sunnite comme étant "jihadiste" afin de décrédibiliser les demandes de changements politiques ne fera que renforcer cette alliance improbable et la faire perdurer ».

 

(Lire aussi : L’Irak est-il en train de payer les erreurs de Maliki ?)

 

Décrédibiliser les rebelles
Même réflexion chez Dominique Thomas, qui estime que « la présence de Daech en Syrie renforce le régime de Bachar qui cherche à ne faire de son combat qu'une simple lutte contre le terrorisme ». « Maliki, en Irak, ajoute-t-il, va chercher aussi à utiliser l'image négative de Daech pour symboliser son combat contre le terrorisme. Ces régimes nient totalement les problèmes politiques qui ont amené leur population à se soulever. » Ces régimes ne contrôlent pas l'insurrection jihadiste qui les dépasse totalement. « Mais ils savent aussi qu'aucun État dans le monde ne soutiendra une insurrection dominée par un mouvement comme Daech. Ils ont donc tout intérêt à laisser Daech s'émanciper. Cela n'est pas de la manipulation mais plutôt du calcul politique comme l'État syrien, maître en la matière, s'est employé à le faire pendant des années dans la région », martèle M. Thomas.
Dans ce contexte, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences po Paris et spécialiste de l'islamisme radical, met en garde contre « l'inaction de la communauté internationale en Syrie qui a créé la situation actuelle où les intérêts stratégiques d'al-Baghdadi – dont les jihadistes ne combattent que leurs anciens alliés révolutionnaires – et ceux de Bachar el-Assad – dont les sbires ne combattent plus les jihadistes – s'alimentent réciproquement ». Selon lui, « le "boucher de Damas" se pose comme le rempart contre el-Qaëda, avec le soutien des Russes et un écho croissant dans les opinions occidentales. Si, après avoir abandonné tacitement les Syriens luttant contre le régime, les Occidentaux les abandonnent ouvertement, le choc en retour sera terrible. Cela ne peut qu'alimenter la rhétorique de ces groupes et leur dénonciation de l'hypocrisie des Occidentaux ». Combattre le jihadisme en envoyant des drones contre al-Bagdhadi ne sera pas non plus efficace, affirme M. Filiu, ajoutant que « seule la coalition anti-Bachar lutte efficacement contre Daech. Et seul un succès de la révolution syrienne peut nous prémunir face à ce danger qui monte ».

 

(Lire aussi : A quelques km de Mossoul, les chrétiens irakiens pris au piège se terrent)

 

Pyromanes-pompiers
En d'autres termes, le meilleur moyen de combattre Daech, non seulement sur le terrain, mais aussi idéologiquement, serait de lutter contre les régimes autoritaires qui alimentent la rhétorique haineuse de ce groupe. En marginalisant une partie importante de leur population, en réprimant d'une manière aveugle et féroce toute opposition à leur pouvoir, Bachar el-Assad et Nouri al-Maliki sont en quelque sorte les premiers soutiens aux mouvements radicaux qui s'épanouissent dans leur pays. Ces deux régimes tentent en outre de décrédibiliser et de discréditer la rébellion sunnite contre leur pouvoir en leur imputant la sauvagerie et les exactions des groupes radicaux. En se posant comme le rempart contre les terroristes, Assad et Maliki tentent désespérément de se forger une légitimité qu'ils ont depuis longtemps perdue. C'est ainsi que les pyromanes essaient de devenir pompiers.


Dominique Thomas explique par ailleurs que « la violence de Daech est liée au contexte irakien d'abord, syrien ensuite. La violence étatique des régimes irakien et syrien à l'encontre des sunnites a poussé symétriquement les jihadistes à répondre par la même violence, de type représailles et vengeance. C'est le principe d'œil pour œil, dent pour dent qui est appliqué ».
« On présente souvent la pensée jihadiste comme homogène, alors que c'est, en réalité, un courant secoué par de nombreuses controverses internes et lignes de fractures idéologiques », explique de son côté Raphaël Lefevre. Selon lui, « les désaccords au sein de la mouvance peuvent parfois avoir des conséquences violentes, comme le montrent les combats féroces qui, depuis janvier, opposent en Syrie Daech au Front al-Nosra. Alors que toute l'énergie du Front al-Nosra s'est concentrée sur l'objectif de renverser le régime de Bashar el-Assad, les troupes de Daech se sont, quant à elles, essentiellement accordées autour de l'idée de création d'un État islamique enjambant l'Irak et la Syrie où leur vision de la loi islamique puisse régner en maître ». Cette vision est loin d'être tolérante puisque Abou Bakr al-Baghdadi, l'émir de Daech, puise son inspiration dans les théories d'Abou Moussab al-Zarqawi qui avait fait de la lutte contre les chiites et les sunnites « infidèles » sa priorité dans l'Irak de l'après-Saddam Hussein. « Les méthodes ultraviolentes de Daech et sa vision absolutiste du califat placent l'organisation sur la frange radicale du spectre jihadiste », ajoute-t-il.

 

(Lire aussi : L'ayatollah Ali Sistani revient dans le jeu politique après des années de silence)

 

Daech vs el-Qaëda ?
Pour Raphaël Lefevre « les récents gains territoriaux de Daech en Irak et en Syrie et la création d'un "califat" enjambant les deux pays sont des éléments majeurs qui permettent au groupe de se présenter dorénavant comme l'avant-garde du mouvement jihadiste et, donc, potentiellement de remplacer el-Qaëda comme organisation attirant les vagues de combattants étrangers attirés par la pensée jihadiste ».
« Al-Baghdadi veut en effet s'imposer comme le chef du jihad mondial et, donc, supplanter le successeur de Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, à qui il a toujours refusé de prêter allégeance », renchérit pour sa part Jean-Pierre Filiu.
Ce n'est pas l'avis de Dominique Thomas qui estime que « Daech n'a pas remplacé el-Qaëda. Il existe avant tout une discorde entre les deux mouvances qui repose sur un conflit d'autorité. Daech refuse de se soumettre à el-Qaëda et à son chef al-Zawahiri. Ce conflit d'allégeance s'est ensuite étendu à des considérations idéologiques portant sur la stratégie à adopter avec les autres groupes combattant en Syrie. La question du takfir (anathème) est un point de divergence entre les deux. Enfin, el-Qaëda reste une mouvance transnationale alors que Daech est régional (Levant et Irak) ».
Or, pour Raphaël Lefevre, « les différences d'objectifs à court terme entre Daech et el-Qaëda ne doivent pas occulter une certaine similarité, notamment liée à la vision à long terme. Tous deux estiment que l'Occident, de par ses valeurs et sa politique étrangère au Moyen-Orient, est l'ennemi des musulmans pieux. Ce n'est donc pas parce que Daech se concentre actuellement sur la création d'un califat et sur la lutte contre les chiites irakiens que le groupe n'a pas d'ambitions plus globales ».

 

(Lire aussi : Israël pourrait être entraîné dans la spirale jihadiste)

 

Menace pour l'Europe
Ainsi, « pour consolider son éviction d'al-Zawahiri, al-Baghdadi doit organiser un attentat majeur dans un pays occidental, ce dont el-Qaëda a été incapable depuis une décennie. Barack Obama a affirmé la semaine dernière devant les cadets de West Point qu'un 11-Septembre n'est plus possible aux États-Unis. Il a probablement raison, d'autant que les jihadistes américains en Syrie ne sont qu'une poignée. En revanche, le danger d'un 11-Septembre européen est toujours plus réel », met en garde M. Filiu.
« Le compte à rebours a sans doute déjà commencé au sein de Daech pour la préparation d'attentats majeurs sur le continent européen. Bachar el-Assad ne peut que se réjouir d'une telle perspective, lui qui n'a jamais cessé de menacer l'Europe d'un attentat d'el-Qaëda. La passivité internationale a donc abouti à abandonner le peuple syrien face à une dictature féroce et à un "État islamique" tout aussi barbare. Mais, à la différence du régime Assad, le monstre jihadiste inspiré par Baghdadi ne restera pas éternellement confiné au Moyen-Orient », conclut-il.

 

À la une

Retour au dossier "Pour combattre Daech, il faut lutter contre les régimes autoritaires qui alimentent la rhétorique de ce groupe"

Dernières infos

Les signatures du jour

Commentaire de Anthony SAMRANI

Échec au roi...

Le Journal en PDF

Les articles les plus

Impact Journalism Day 2018
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué