Le Liban compte le plus grand nombre de fumeurs dans la région

Témoignage d’un fumeur repenti

30/05/2014

«J'ai commencé ma spécialisation en pneumologie en 1963, à Paris, dans le service du professeur Georges Brouet. Après un an d'internat, j'ai été accepté comme assistant à titre de ressortissant étranger et je participais aux travaux de recherche sur l'emphysème et les bronchiolites obstructives post-tabagiques avec le professeur Jean Bignon dans le laboratoire d'anatomie pathologique qu'il dirigeait.
«Amateur assidu de cigarettes sans filtre au parfum voluptueux, il m'a initié, lors de nos longues soirées consacrées à faire des coupes de poumons emphysémateux, à fumer pour agrémenter nos durs moments de travail. Je suis devenu fumeur régulier d'une quinzaine de cigarettes par jour. Nous étions loin de réaliser le rapprochement flagrant entre l'état à venir de nos poumons et les coupes de poumons de fumeurs invétérés fortement délabrés que nous avions devant nous. Les médias ne s'étaient pas encore attaqués à cette addiction létale, et les travaux confirmant le rapport de cause à effet entre tabac et cancer étaient encore loin d'arriver à de claires conclusions.
«Après ma spécialisation et pendant plusieurs années, je fumais des cigarettes sans filtre, des cigarettes avec filtre, des cigarettes roulées à la main ou roulées dans des boîtes spéciales. Il y avait là des variations qui multipliaient le plaisir et rendaient les "recherches" de parfums différents, de combustions différentes, de tabac importé de pays voisins, plus actifs et plus attrayants. Nous attendions le moment d'un bon repas, d'une bonne soirée faste pour l'accompagner d'une cigarette. Cela a duré plusieurs années au terme desquelles nous avons été informés des résultats des travaux. Ceux-ci étaient concluants: le tabac était le responsable direct de la quasi-totalité des cancers pulmonaires.
«De retour au Liban, j'ai fortement réduit ma consommation de tabac, sachant que la survenue du cancer du poumon était due non pas à ce qu'on fumait au moment même, mais au cumul de toutes les cigarettes fumées jusqu'aux dernières années de notre vie. Je continuais néanmoins de fumer deux ou trois cigarettes avec plaisir, notamment celle du matin après le petit déjeuner et celle du soir ou au cours d'une soirée.
«Mes enfants qui m'observaient n'ont pas manqué de me faire la remarque. Et lorsque je disais qu'avec deux cigarettes par jour, je n'étais plus fumeur, ils me rétorquaient qu'en fait, j'étais bel et bien fumeur avec une forte attraction due à l'addiction persistante, malgré le nombre limité de mes cigarettes journalières. Ainsi, au cours d'une soirée en famille, en discutant à bâtons rompus de sujets variés dont le tabac, mon aîné m'a jeté en pleine figure: "Mais tu es toujours fumeur et ne nous raconte plus tes histoires de réduction pour te disculper." J'ai répondu: "Bien, d'accord, vous faites un pari de 20 dollars que j'arrête?"... Le pari est conclu et la cigarette est arrachée de mon univers. Elle a été remplacée par d'autres plaisirs et d'autres attractions. Ces activités plaisantes de remplacement et les slogans longuement répétés – "la cigarette me tue", "l'esclavage, c'est fini" – ont fait disparaître de mes centres cérébraux tout ce qui donnait naissance à la pensée ou à l'image d'une cigarette. Elle avait complètement disparu. Il n'en restait, si toutefois il en restait quelque chose, qu'un état d'indifférence et de dérision.
«Vingt ans après avoir arrêté le tabac, nous préparions ma femme et moi un voyage à Cuba. Dans le contexte des festivités, surgit l'image du cigare. Comment compléter le profil pittoresque d'une soirée cubaine si le cigare en était absent? La décision était prise de fumer un cigare lorsque l'atmosphère s'y prêtait. Les occasions sont nombreuses chez ce peuple, plein de joie et de talent. Ma femme ne cachait pas son inquiétude de me voir me remettre tout simplement à fumer. Je la rassurais en lui jurant que c'était un fantôme qui n'avait plus fait d'apparition depuis bien longtemps. Elle restait très sceptique et préférait que je ne me rapproche pas de cette drogue néfaste. Le voyage était inoubliable, si coloré et si riche en émotions. Le cigare était venu sceller l'intensité folklorique de nos soirées cubaines, et ces trois ou quatre cigares brûlant pour parfumer ces quelques jours de dépaysement s'étaient complètement éteints dès le premier pas mis hors de l'île enchantée. Effectivement, il n'y avait plus de place dans mon cerveau pour ces quelques herbes enroulées dans un morceau de papier. Il y avait des passions bien plus attrayantes, plus enrichissantes qui nous attendaient et qui pouvaient meubler notre vie.
«Après cet intermède unique qui s'élevait contre les routines de notre vie, je reste, près de trente ans plus tard, non-fumeur et rien ne vient troubler la sérénité de ma décision. Ni le stress, ni les graves situations que nous traversons, ni les joies intenses, ni les peines éprouvantes...»

Pr Francis EL-KHOURY
Ancien chef du service de pneumologie à l'Hôtel-Dieu de France

 

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