Certaines rues sont si étroites, à Beyrouth, que par les balcons on pourrait se serrer la main d'une rive à l'autre. Il faisait clair l'autre soir. Nous dînions justement sur une terrasse de laquelle, jadis, on pouvait encore voir la mer, mais on ne voit plus rien au-delà de l'immeuble d'en face. Un immeuble vétuste, peuplé d'« anciens loyers ». L'ancien loyer est au Liban ce que le logement « loi 1948 » est à la France : un parc immobilier en déshérence, que plus personne n'entretient en attendant la libéralisation des baux. Sur deux ou trois étages, une seule pièce était éclairée, la même. Certains ménages y ont installé une salle à manger, d'autres un salon avec la télévision. Un homme d'un âge avancé, assis en robe de chambre sur une chaise pas très confortable, regardait immobile un programme qui semblait l'absorber. Plus haut, dans une chambre rendue glauque par une ampoule économique, son voisin ne regardait rien mais s'obstinait à veiller, le menton dans la main. Le mobilier date des années cinquante, typique avec ses formes aiguës, angles droits des fauteuils, pieds d'acajou en forme de baguettes terminées par un bouchon de laiton. Les tableaux, paysages bucoliques peints à la chaîne ou bouquets au point de croix, sont accrochés trop haut, comme dans les églises. Les plafonds sont d'ailleurs plus élevés que la norme actuelle. La lumière s'y perd et allonge les ombres. Seul luxe de ces intérieurs fatigués, des tapis en abondance, faux Savonnerie, de ceux qu'on vendait, il y a quarante ans, à la coopérative de l'armée. En ce temps-là, on avait un petit poste d'avenir. On savait qu'on ne changerait ni d'entreprise ni de métier. On irait à la retraite avec un petit pécule. La vie s'achèverait tout aussi banalement dans une maison qu'on n'envisagerait jamais de quitter. Le propriétaire s'en réjouissait, d'ailleurs, à l'époque. Même aujourd'hui, il a beau le souhaiter, ça lui fendrait le cœur que l'on « quitte » après toutes ces années.
Plus tôt dans la soirée, les deux hommes avaient dû dîner d'une soupe claire, de fromage blanc et de pain grillé, sans forcer sur les olives à cause de l'hypertension. Le docteur, le même pour tout le quartier, a dit qu'il valait mieux éviter. Ils avaient peut-être tenté une grille de mots fléchés ou croisés, regardé les infos en secouant la tête puis, fatigués par la véhémence des talk shows qui s'invitent dans leur mélancolie tranquille, zappé et laissé remonter quelques souvenirs. Ils sont peut-être veufs, ou leurs femmes sont entrées se coucher. Pas de femmes, curieusement, dans ces scènes silencieuses qui rappellent irrésistiblement les toiles d'Edward Hopper. Le matin, ces vies en clair-obscur arpenteront le pâté de maisons, feront une petite emplette chez l'épicier, bavarderont quelques minutes avec le quincailler, s'arrêteront à la pharmacie puis reviendront en prenant soin de ne pas glisser sur les crottes des chiens qu'on a mené faire leurs besoins après avoir mis les enfants dans l'autocar. Les chiens et les enfants, ça, c'est les « nouveaux loyers ». Les anciens locataires n'ont plus d'enfants sous leur toit. À peine ont-ils parfois un chat. Ils sont les sentinelles d'un temps que l'on croyait immuable et qui s'est vraiment arrêté à leur seuil.


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Douce nostalgie de nos vieux qui vont devoir briser ce train de vie dans six mois ou plus avec la nouvelle loi des loyers qui leur prépare une caisse vide pour courir encaisser une différence à payer vertigineuse mais inexistante sauf en France ou cette loi vient de naitre .
16 h 27, le 29 mai 2014